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Daniel Brouillette : Une langue qui a de la gueule

 

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Daniel Brouillette : Une langue qui a de la gueule

Saviez-vous que « licorne » est en réalité une version remixée du mot « unicorne »? Que « pédoncule » n’est pas une insulte, mais un vrai mot? Et qu’il est totalement impossible de s’endormir sur une tête d’oreiller? Si découvrir les curiosités et autres bizarreries de notre belle langue française vous fait exploser les neurones de bonheur, alors la nouvelle série documentaire de Daniel Brouillette, Grande gueule, publiée aux éditions Les Malins, est taillée pour vous. Comme quoi rigueur linguistique et humour peuvent faire bon ménage… à condition d’avoir les bons ingrédients!

Débutons par son auteur. Le nom de Daniel Brouillette n’est pas une donnée inconnue pour les lecteurs et lectrices qui ont déjà croisé, voire dévoré, un des titres de sa bibliographie, qui compte à ce jour plus d’une trentaine d’ouvrages jeunesse. Vous serez curieux d’apprendre qu’avant de manier la plume, l’auteur maniait la craie avec brio dans des classes de troisième cycle. Mais rapidement, sa passion pour l’écriture prend le dessus et il décide de quitter la salle de classe pour retourner sur les bancs d’école et suivre une formation à l’École nationale de l’humour, profil auteur. Une formation qui lui ouvre les portes de la télévision en tant qu’auteur-scripteur-concepteur d’émissions et véritable spécialiste des quiz en tout genre. En parallèle, toujours animé par sa passion pour la littérature jeunesse, il met la touche finale aux deux premiers tomes de sa série Bine et envoie son manuscrit à plusieurs maisons d’édition qui le refusent tour à tour jusqu’à ce que sa route croise celle des éditions Les Malins, qui sautent sur l’occasion : « C’était exactement ce qu’ils cherchaient depuis un bout. Quelque chose de drôle, d’un peu crunchy. »

Cet humour mordant n’est pas seulement la signature de l’auteur, c’est aussi le filon littéraire qu’il a choisi d’exploiter à fond, suivant les précieux conseils d’un professeur de l’École nationale de l’humour. Celui-ci lui avait dit en toute franchise : « On essaie souvent de combler nos faiblesses pour devenir plus équilibrés. Mais pourquoi ne pas faire le contraire? Concentre-toi sur ce qui te distingue. Si tu as une force, fonce, et fais-en ta marque de commerce. » L’auteur a pris ce conseil au pied de la lettre : « Moi, je suis drôle, et je suis excellent pour sortir toutes sortes de conneries. Alors j’ai décidé de miser là-dessus, parce que ça vient naturellement chez moi. » Il se trouve que la littérature humoristique, encore peu exploitée en littérature jeunesse au Québec, lui a offert une belle liberté créative en plus de résonner avec son public cible : les élèves de 5e et 6e année.

Très sollicité par les écoles, l’auteur voit surgir un nouvel obstacle en 2020 : la pandémie frappe de plein fouet, forçant la fermeture progressive des classes. Devant un agenda soudainement vide, il lui faut, une fois de plus, se réinventer. C’est alors qu’émerge l’idée de créer une plateforme éducative pour le deuxième et troisième cycle du primaire. Patiemment construite, un tutoriel YouTube à la fois, elle prend forme autour d’activités à la fois pédagogiques et ludiques, plaçant l’apprentissage du français au cœur de chaque initiative : « Sur ma plateforme, je prouve que le français, ça peut être cool, ça peut être le fun, ça peut être intéressant. Puis à un moment donné, je me suis dit que ça serait bien d’avoir des livres en lien avec ma plateforme. » Grande gueule est née!

La mission, si vous l’acceptez : transmettre aux jeunes la piqûre du français en traitant le sujet avec humour; un angle rafraîchissant et original dans l’univers du documentaire pédagogique. Côté esthétique, l’auteur sait parfaitement où il veut aller : « Quand quelque chose me plaît, je sais qu’un enfant de 10 ou 11 ans va aimer ça aussi. » Le ton est donné! Un titre accrocheur, clin d’œil subtil, mais assumé, à un groupe humoristique québécois qu’il affectionne particulièrement, des couvertures colorées qui attirent l’œil, un contenu à la fois vulgarisé, pertinent, drôle et intelligent, le tout structuré selon une formule simple, mais redoutablement efficace : une question, une explication. Difficile de faire mieux.

Est-ce utopique d’imaginer la série Grande gueule trônant fièrement sur toutes les étagères de classes du deuxième et du troisième cycle? Pour son auteur, tombé dans la marmite du bon français quand il était petit, le désir de bien parler et de bien écrire est trop important pour ne pas tenter le coup et voir grand. Surtout lorsque l’on provient d’une famille très à cheval sur le langage, considérant (pratiquement) comme un crime contre l’humanité le fait de mélanger les si et les -rais dans une même phrase. Sans être puriste, l’auteur a le souci de la grammaire juste et de la phrase soignée. Mais encore faut-il que le message trouve preneur.

Car cet amour du français, aussi sincère soit-il, ne trouve pas toujours écho chez les jeunes qui, pour la plupart, entretiennent une certaine indifférence à l’égard de la qualité de la langue. Très présent sur les réseaux sociaux, l’auteur reçoit souvent des messages de ses lecteurs et lectrices écrits au son, comme si l’orthographe et la grammaire étaient facultatives… du moment qu’on se comprend. Un laisser-aller linguistique qui, selon lui, est suffisamment répandu pour qu’on tire la sonnette d’alarme et que l’on s’interroge sur l’importance que l’on accorde au français au quotidien, mais plus encore, dans le milieu scolaire.

Et c’est justement à l’école que ce combat se joue. Mais trop souvent, c’est une bataille perdue d’avance. L’accent presque exclusif mis sur l’analyse de phrases relègue l’écriture créative au second (voire troisième) plan du cursus. Pourtant, bien écrire n’est pas plus sorcier que de jouer au soccer ou d’apprendre un instrument de musique: tout est une question de pratique et de constance. Mais perdue entre la compréhension du groupe sous-adverbiale et la composition du plus-que-parfait du présent, la matière devient inutilement laborieuse et on en oublie l’importance d’écrire concrètement des phrases. Quelques-unes. Tous les jours. Un geste qui, selon l’auteur, fait toute la différence : « Lorsque je donne des ateliers d’écriture, je vois des extrêmes qui sont absolument anormaux. Il arrive souvent que des classes de mêmes niveaux aient des années de différence en termes de maîtrise de la langue. Ce que je remarque et qui est une grosse tendance, c’est que tous les groupes-classes qui ont décidé d’inclure l’écriture tous les jours sont super forts en français. » Est-ce que l’on doit blâmer la congestion du programme qui empêche les enseignants de pouvoir accorder plus de deux secondes à l’écriture? Ou pointer du doigt une méthode d’enseignement du français qui ne s’est pas dynamisée depuis la Révolution tranquille? Une chose est sûre pour l’auteur : le sujet mérite qu’on s’y attarde. Parce que si l’on veut vraiment améliorer le niveau de français dans nos écoles, il faudra bien plus que reconnaître un groupe nominal du troisième type pour le faire.

Un début de solution se trouve peut-être entre les pages d’un livre qui donnera envie à un élève de les tourner au plus vite pour en apprendre davantage. Lui mettre entre les mains une série comme Grande gueule peut créer ce déclic tant attendu, celui qui dédramatise et ludifie l’apprentissage du français en l’enrobant d’un humour irrésistible et bienvenu : « Je veux que mes lecteurs lisent la série sans penser une seconde que c’est un livre de français. Je veux qu’ils soient intéressés par le contenu, qu’ils découvrent plein de trucs intéressants et qu’ils apprennent sans vraiment s’en rendre compte. Je veux que ce soit un livre cool qui leur apprend des affaires intéressantes. That’s it! » À lire à vos risques et périls : cette série, tout aussi addictive qu’éducative, pourrait bien déclencher des effets secondaires inattendus… se surprendre à rire en faisant ses devoirs ou pire encore, réclamer une dictée comme activité de fin de semaine. On vous aura prévenu!

Photo : © Les Malins

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