Source : Le Devoir
Le premier livre de la comédienne, chanteuse et sommelière Danièle Belley tente de dire la banlieue par une écriture de soi fragmentée. A-t-elle su tailler sa place dans ce créneau littéraire à la mode, aussi fourni qu’une haie de cèdres bien entretenue ?
Retraçant la vie d’une petite Danièle ayant grandi dans une famille de cols blancs à Cap-Rouge, qui vieillira en réalisant qu’elle ne peut ni ne veut déroger à la norme et qu’elle n’est finalement qu’une « adulte-pissenlit », ce livre peut d’emblée provoquer chez le bibliophile une réaction un peu blasée : « encore » une autofiction, « encore » un texte sur la banlieue. Mais il n’a qu’à bien se tenir et à persévérer un brin : l’écrivaine est absolument au fait de cette « non-originalité » et devance, toujours, les critiques qu’on serait tentés de lui lancer grâce à une plume qui ne lésine pas sur l’autocritique.
Malgré lui, donc, notre bougon de lecteur sera sans doute rapidement captivé. Le réel est drôlement bien rendu dans ce petit pavé, dont les pages alternent entre épisodes de jeunesse et réflexions sur le présent. Dans une écriture empruntant à l’oral, Dans l’ordre des choses est d’une désarmante authenticité, un peu à l’image du film À l’ouest de Pluton (Henry Bernadet et Myriam Verreault, 2008).
Est-ce grave, d’être une beige banlieusarde ?
Si Hubert Aquin ouvrait avec ambition son incontournable Prochain épisode avec cette volonté de « descendre au fond des choses », Danièle Belley, elle, annonce l’exact opposé, ressemblant par là à son obsédant gazon : « Rester à la surface : voilà une posture intéressante. C’est souvent ma posture dans la vie. »
Faut-il s’horrifier de cette volonté consciente de demeurer dans sa caverne, franchement assumée par cette « mère de banlieue ordinaire, plieuse de linge professionnelle » ? À l’heure où l’actualité semble faite exprès pour générer de l’anxiété, n’est-ce pas là une possibilité de vivre une forme de bonheur, simple, mais de bonheur quand même, auquel nous avons le privilège d’avoir accès au Québec et que nous devrions chérir ? « Je regarde mes enfants ordinaires », s’attendrit l’autrice, « mes deux bouts d’éternité, leurs petites guerres à l’odeur fraîche d’assouplissant, leurs voix d’hélium pour des malheurs à l’épaisseur d’une feuille de papier. Mon Dieu. Faites que rien ne bouge. » Se contenter de cette « fadeur », en bref, est-ce un bon choix de vie, garant de bonheur ?
Ainsi semblerait-il que celle qui, à l’adolescence, cherchait par tous les moyens possibles de s’écarter de la norme s’y retrouve à l’âge adulte. Ou s’y résigne. Car cette forme de désengagement, fruit d’une désillusion amère, trouble certainement un peu.
« Le mot banlieue, écrit Belley, viendrait de l’union de ban et de lieue, et aurait d’abord été utilisé dans le système médiéval pour décrire un territoire plus éloigné du suzerain où se trouvent ceux qui sont soumis à son autorité […], à son ban. […] Le mot banlieue évoque donc à la fois la notion d’éloignement par rapport à l’autorité et celle d’un groupe d’humains y étant assujettis. Je m’apaise ici une minute en me disant que la banlieue est donc, par définition, marginale. »
Fine réflexion sur ce que l’on considère communément comme étant une « vie beige », Belley ne fait pas que « rester à la surface », quoi qu’elle en dise. Au plus grand plaisir du lecteur, qui savoure avec amusement les métaphores filées de linge propre et de monocultures suburbaines, Belley allie réflexion et divertissement. Joindre l’utile à l’agréable, n’est-ce pas là un dicton drôlement banlieusard ?
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