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Notre vie se construit sur les histoires qu’on nous transmet, qui prennent le dessus sur d’autres, moins séduisantes, mais pas forcément moins vraies. Dans Au grand jamais, la romancière française Jakuta Alikavazovic part à rebours des récits dans lesquels elle a évolué et imaginé sa mère, examinant leur part d’invention, les ombres qui cachent le vrai visage des mères, rappelant qu’on grandit autant dans des histoires que dans un pays ou un foyer, surtout quand on émigre.
L’enquête intime menée par la narratrice débute à la mort de sa mère. Le roman aux accents autobiographiques retrace la vie de cette poétesse de renom en Yougoslavie, arrivée à Paris dans les années 1970, pleine d’ambition et de talent, mais qui cesse d’écrire dans les années 1990. La fille cherche à comprendre pourquoi sa mère s’est effacée, s’est faite gardienne d’enfants pour des familles bourgeoises, secrétaire de direction d’une banque ou promeneuse de chiens, renonçant à la poésie, « sa grande défaite, sa grande victoire », son « Grand jamais ». « Et si ma mère a cessé d’écrire, noir sur blanc, sur le papier, il est possible que son talent poétique se soit manifesté ailleurs, en trois dimensions. Quatre, même, si l’on ajoute celle du temps. Il est possible que ma vie, ma vie à moi, soit sa dernière œuvre. »
Par un effet de miroir habilement maîtrisé, l’étude de la narratrice sur sa mère devient une fouille sur elle-même. Elle revient sur une phrase que sa mère lui répétait, « il y a un don dans la famille », emprunte diverses pistes, parfois farfelues, allant de possibles liens de sa mère avec la Stasi à un examen attentif des prémices du don sur son propre fils, dans ce coucou qu’il fait vers 8 ou 9 mois, parfois la nuit. Parle-t-il aux morts? Derrière le personnage flamboyant de la mère qui se procure des articles de luxe bien qu’elle vive dans la pauvreté, accorde une importance primordiale à l’éclairage, un « art de la lumière » transformant leur logement modeste en un foyer accueillant, la fille découvre une femme énigmatique qui a tout fait pour que sa fille vive mieux qu’elle. Artiste de l’illusion, elle a imité les manières et les gestes des familles bourgeoises où elle travaillait, volé leurs codes pour les transmettre à sa fille. « La liberté qu’elles simulaient a suffi à ce que la mienne devienne réelle », écrit la fille, au sujet de sa mère et de son amie Mila. La scène où la fille découvre qu’elle a hérité de la langue muette du pouvoir est stupéfiante et pleine d’ironie. Alikavazovic cumule ces moments forts où la question se renverse pour en faire advenir une nouvelle, inusitée et confrontante. Pourquoi une femme disparaît, s’efface, échoue? se demande la fille, qui réalise en devenant mère à quel point elle a durement jugé la sienne. Et son cousin de lui demander pourquoi elle a besoin d’avoir une mère effacée.
Par son humour décalé et irrésistible, Alikavazovic tourne le tragique en dérision, comme cette scène où elle profite de son invisibilité de femme quarantenaire pour voler des denrées devenues trop chères au supermarché. Empruntant parfois au roman d’espionnage, le livre demeure l’œuvre d’une romancière qui écrit au « je », ose aller dans des endroits intimes, fragiles, qu’elle avait jusqu’ici dissimulés dans des fictions. D’une écriture brillante, poétique et faite de répétitions — un mouvement de ressac qui apporte chaque fois un nouvel élément —, le roman suggère l’idée que la pensée et les histoires sont en constante évolution; la mémoire, un lieu où la fiction embrasse la réalité.
Sa maison de mots
Les histoires sont aussi une matière malléable et fluctuante dans Seule la peur est bleue, un bijou de livre signé Martha Baillie qui porte sur la mémoire, les blessures et la construction des souvenirs. Le livre s’ouvre avec le récit de la narratrice qui veille sa mère mourante, puis accueille son décès, lave son corps, décrit son incinération. L’attention portée aux détails rend ces scènes d’une beauté troublante, envoûtante. À l’instar d’Alikavazovic, Baillie remonte le cours de la vie de sa mère pour revenir sur la mort plus tragique de sa sœur Christina, suicidée à l’âge de 61 ans. Son envie de mourir, présente depuis sa vingtaine, serait liée à des abus du père que la narratrice essaie d’éclairer sans jamais pouvoir fixer le récit à une seule vérité.
Avec tendresse et aplomb, Baillie relate une tyrannie familiale ordinaire, doublée de la violence et de la souffrance liées à la maladie, sa sœur Christina ayant reçu un diagnostic de schizophrénie après l’âge de 40 ans. Sans complaisance, d’une sincérité désarmante et d’un sobre réalisme, l’autrice raconte la vie de sa sœur avec franchise, humour, poésie. Il est question de son rapport complexe au monde extérieur, aux gens, de dissociation, des frontières dissoutes entre l’animé et l’inanimé et du langage, des mots, « là où elle existait vraiment ». « Elle vivait dans une prolifération de néologismes, un univers en expansion constante […]. Son esprit fuyait la fixité de la langue et de la syntaxe grammaticale. Elle ne pouvait rien habiter de statique ou de réglementaire. » De cet écart à la norme naissent un regard, un point de vue, une langue qui fracassent les portes du réel. La folie et le génie se frottent, c’est connu, Christina ouvre une faille dans le cours normal de la vie. Ce qu’elle nous montre est aussi dérangeant que sublime parce qu’étrangement vrai, fertile, créatif parfois, au regard de nos facéties d’humains qui marchent en rang.
La forme fragmentée, à l’image de l’esprit de Christina, oriente ce livre d’une beauté saisissante sur les histoires qui diffèrent d’un membre à l’autre d’une même famille. Documentée par les récits de leur enfance et de leur vie adulte, Martha confronte les versions des histoires, cite aussi bon nombre de textes et de lettres signés par Christina, qui écrivait beaucoup. Les sœurs ont d’ailleurs publié un livre à quatre mains, Sister Language, portant sur leur relation avec le langage. Baillie cherche des vérités, essaie de rendre justice à ce que Christina a raconté sur son état post-traumatique, mais comment faire confiance à celle dont l’esprit peut voguer si loin du réel? Martha a ses moments d’exaspération, mais jamais n’abandonne la version de l’histoire venue de sa sœur, preuve inouïe et inspirante d’une écoute aimante de la souffrance de l’autre, peu importe les moyens et détours qu’elle emprunte pour se dire. Le passé ne cesse d’être remodelé, les certitudes ne sont jamais que les nôtres, rappelle Baillie dans ce chef-d’œuvre de compassion, une étude sur l’amour qui honore les marginaux.
Photo : © Audrée Wilhelmy






