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Au cœur des bois, un jeune garçon se perd, essayant de survivre jusqu’à ce qu’il puisse retrouver son chemin ou qu’il soit rescapé. Plusieurs années plus tard, Rémi, un homme de 46 ans, refait le parcours où, enfant, il a cru périr au milieu de l’humus et des bêtes. Il s’en va à la rencontre de son beau-père qui un jour a déserté le foyer familial pour se réfugier dans une totale réclusion, avec la nature et la bouteille comme seule assistance. La levée de David Bergeron, par l’intermédiaire d’une forêt à la fois réelle et métaphorique, suit les étranges sinuosités que la vie peut parfois nous faire emprunter. Une œuvre éloquente sertie de pure poésie.
L’insistance du souvenir
D’emblée, l’auteur précise qu’il ne s’agit pas d’une autofiction, il ne s’est jamais égaré en forêt durant six nuits, n’a jamais reparcouru les sentiers à la suite d’un rude périple afin de fermer la boucle du traumatisme vécu. Il y sème cependant quelques éléments de vérité, par exemple l’épisode entre le jeune Rémi et un coyote alors que le garçon était sorti du petit camp un matin d’hiver pour vider sa vessie. « Il y a eu cette rencontre-là, cette espèce de face-à-face d’étonnement, pas eu le temps d’avoir peur, mais le grand cri, le coyote qui se sauve, et mon beau-père qui ouvre la porte à la volée, raconte l’écrivain. Il était en espèce de combinaison à panneaux, puis il avait la carabine au-dessus du bras, il a suivi dans sa mire le coyote qui est disparu avant qu’il ait le temps de tirer dans les bois. Ça, c’est une image séminale qui m’a habité. » Marqué par ces puissantes empreintes mémorielles, Bergeron écrit cette histoire d’un gamin qui lors d’une sortie de chasse avec son beau-père se retrouvera avec, pour unique compagnie, la présence d’immenses arbres et les craquements inquiétants de la faune tapie dans les fourrés.
Rémi est tout jeune lorsque sa mère se remet en couple, créant ainsi la famille que l’enfant n’a jamais eue. Jean, un bon bougre taciturne et alcoolique, sera une figure énigmatique pour le petit, car après l’incident de la forêt, son beau-père quitte la maison sans qu’il ait plus aucune nouvelle de sa part. Trois décennies ont passé quand il décide d’aller le confronter, à l’endroit où l’homme, maintenant vieux, s’est terré, loin, très loin dans les bois, hors de portée de la civilisation. En parallèle, Rémi effectue une sorte de rite initiatique, retournant aux lieux qui l’ont jadis à la fois enveloppé et effrayé. Cet événement constitutif d’une métamorphose, il a besoin d’y revenir puisqu’il l’a fragilisé et lui a fait connaître très tôt le désabusement. Lui qui à 10 ans croyait recevoir l’aide d’une force supérieure qui s’appliquerait invariablement à le protéger et à le rescaper, il est livré sans défense à son désarroi. « Depuis l’enfance, je sentais cette boule d’angoisse, mais surtout de colère, nichée dans mes entrailles comme une bête aveugle toujours prête à grogner contre le moindre bruit ou sa rumeur. » Pour se délivrer de la fureur qui sourd à l’intérieur de lui, il veut revoir Jean, le questionner, abolir la distance entre les circonstances de sa jeunesse et un présent confus pour accéder enfin à une paix jamais installée, réduire l’écartèlement qu’il éprouve et avec lui, le désœuvrement. « Deux réalités coexistent en lui, l’être brisé puis l’être sauvé », dit David Bergeron. Bien que Rémi soit bouleversé par son expérience, il a néanmoins échappé à la mort. Cette survivance, mêlée au choc, exacerbe les paradoxes qui l’agitent.
Selon Rémi, le départ de Jean exprime un désamour. « Il le prend comme ça, il sent qu’il en est responsable. À la fin, Rémi dit dans la conversation : “Depuis quand l’amour, c’est pas suffisant?” Il sent que ça aurait dû être suffisant, puis Jean, bien, lui, il est aux prises avec ses démons intérieurs. » L’amour achoppe parce que la culpabilité du beau-père ainsi que son alcoolisme et les tourments qu’il porte ne parviennent pas à transcender l’être brisé qu’il semble toujours avoir été. Des blessures qu’il traîne, on ne peut qu’en soupçonner l’étendue et la provenance. La qualité du livre réside entre autres dans cette manière qu’a l’auteur de ne pas tout dire, de présenter des personnages alourdis d’affects qui tâchent en vacillant de rester debout. On ne saura pas non plus si le tête-à-tête entre Rémi et Jean sauve vraiment la mise, l’important reste d’avoir assisté aux retrouvailles de deux individus cherchant par tâtonnements à s’expliquer leur trajectoire.
S’engager dans la phrase
Le titre du roman renvoie à « la levée des vieux fantômes, mais c’est aussi essayer de lever les malédictions. Quand j’étais jeune, j’entendais souvent l’expression “on va aller lever les collets”, tu sais, le sentier de la trappe, où là, on allait chercher les lièvres, les belettes, etc. Il y avait une cohérence ». Rémi ressuscite le chien Finn, en fait son compagnon de route; il traverse l’épaisseur des bois et déterre la source du sentiment de solitude ressenti, un des thèmes fondateurs de l’œuvre. L’écrivain édifie des parallèles fructueux, construisant un roman où les phrases amples assument leur longue foulée, à l’instar de celles de Pierre Ouellet, qui fut son directeur à la maîtrise, aujourd’hui un ami. De son côté, Cormac McCarthy le conforte dans son affection pour un certain lyrisme — aussi enseignant au Cégep du Vieux Montréal, Bergeron a d’ailleurs glissé dans son dernier plan de cours la lecture de La route. « Un des livres qui a été super important pour moi, j’ai fait mon mémoire là-dessus, c’est La mort de Virgile d’Hermann Broch. Tu sais, l’univers de l’éther, de la musique des sphères, l’univers du verbe, ça vient de ce livre en particulier », spécifie-t-il.
Mais ce qui l’a tout d’abord mené à la littérature est une fracture de la hanche à 12 ans, le détournant de son ambition de devenir joueur de hockey pour les Nordiques — l’auteur, originaire de Montmagny près de Québec, en rêvait. Les livres sont venus remplacer les patins, Tolkien, Stephen King incarnant les nouvelles étoiles de David Bergeron. Au moment des études collégiales, il opte pour le programme de lettres au Cégep de Lévis-Lauzon — « le seul p’tit gars » de la cohorte à se diriger dans cette voie. Il fait connaissance avec la poésie, Anne Hébert, Giguère, Lapointe, Miron, Chamberland, s’y découvre « renversé ». Que l’écriture de Bergeron se déploie en poèmes ou en prose, l’essence demeure identique. Elle touche à la profondeur de ce qui nous soutient autant qu’à ce qui nous désespère, ne réconciliant rien, choisissant plutôt d’embrasser l’entièreté de nos ambivalences. Dans La levée, la forêt figure un microcosme symbolique où la vie rencontre la mort, la naissance se mesure à la survie, la grandeur existe avec la dévastation.
Photo : © Patrick Bourque/Mains libres





