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«Déclinocène», ou l’art périlleux de penser la fin sans renoncer aux vivants

Source : Le Devoir

Avec Déclinocène, Alain Bauer poursuit une entreprise intellectuelle ambitieuse en disséquant les pathologies d’un monde mondialisé parvenu, selon lui, à un seuil critique. Quatrième volet de sa série La globalisation piteuse, cet essai se déploie au carrefour de la criminologie, de la science politique et de la pensée écologique. L’auteur récuse les formules toutes faites pour privilégier une démarche analytique rigoureuse : déterminer les ressorts des crises, en mesurer les répercussions, examiner les issues envisageables.

Professeur au Conservatoire national des arts et métiers à Paris, directeur scientifique du pôle Sécurité, défense, renseignement, criminologie, cybermenaces et crises, Alain Bauer ne s’inscrit pas dans la lignée des essayistes écologiques classiques. Son regard se singularise par un décentrement constant. Il ne s’agit pas tant de « sauver la planète » que de comprendre comment éviter d’immoler les humains sur l’autel d’une abstraction morale baptisée humanité. Tel est le sens du néologisme « déclinocène », pied de nez critique à l’anthropocène ; l’ère non d’une humanité souveraine, mais d’une humanité désorientée, dilapidant ses ressources matérielles, politiques et symboliques sans parvenir à forger un diagnostic collectif.

L’un des axes structurants de l’ouvrage réside dans la fracture générationnelle, entre des « boomers » sommés de rendre compte d’un monde qu’ils ont façonné et des « doomers » persuadés d’hériter d’un avenir condamné, que Bauer met en lumière. Il dénonce une alternative qu’il juge délétère, opposant urgence sociale et urgence climatique, présent et futur, humains concrets et humanité abstraite. Contre cette logique binaire, l’essai plaide pour une écologie non punitive, affranchie des injonctions contradictoires et des volte-face politiques, qui, d’après l’auteur, minent tant la confiance démocratique que l’efficacité de l’action publique.

La fin d’un monde

Sur le fond, l’essai se distingue par sa faculté à tisser des liens entre des champs trop souvent hermétiques, du climat à l’énergie, de l’intelligence artificielle (IA) à la démographie et aux tensions géopolitiques. Alain Bauer y déconstruit avec une certaine verve les promesses du solutionnisme technologique, qu’il s’agisse du métavers ou d’une IA présentée comme un substitut indolore au labeur humain, tout en rappelant que la transition énergétique comme l’essor de l’IA demeurent durablement tributaires des énergies fossiles.

C’est aussi sur ce terrain que l’essai révèle ses limites. À vouloir embrasser l’ensemble du réel, Alain Bauer adopte parfois une posture trop surplombante. Si le diagnostic se révèle stimulant, les solutions restent souvent à l’état d’esquisse, en particulier lorsque le référendum est présenté comme réponse centrale à la crise démocratique, une proposition qui paraît fragile face à la complexité des enjeux climatiques et énergétiques. Enfin, la critique d’un écologisme jugé dogmatique tend parfois à réduire la pluralité des courants écologiques et la diversité de leurs propositions.

L’essai demeure profondément politique, au sens le plus exigeant du terme. Il ne cherche pas à imposer une morale, mais à rouvrir l’espace du débat. L’arche de Noé figurant en couverture en résume l’ambition : non pas sauver quelques élus, mais repenser les conditions d’une survie collective reposant sur la délibération éclairée et la responsabilité partagée. Dense et parfois contestable, Déclinocène s’impose néanmoins par son exigence de penser collectivement la fin d’un monde sans abandonner ceux qui l’habitent encore.

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Titre: Déclinocène

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