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Dans son nouveau roman, Dents de fortune, Fanie Demeule s’est immergée dans le passé pour retracer l’histoire de son arrière-grand-mère maternelle, qui a quitté les Îles-de-la-Madeleine dans les années 1930 pour faire sa vie à Montréal.
Publié à 3h24
Mis à jour à 8h00
Toute sa vie, cette aïeule morte quelques années avant la naissance de l’écrivaine s’est montrée discrète sur les épreuves qu’elle a traversées, estimant qu’elles ne valaient pas la peine d’être racontées à ses enfants et ses petits-enfants.
« Mon arrière-grand-mère Lauretta avait très honte de son passé. Elle l’appelait le temps de la misère », confie l’autrice de Mukbang et Déterrer les os.
Ce pan d’histoire insaisissable a néanmoins toujours fasciné Fanie Demeule qui, dans ses romans, aime plus que tout « disséquer ce qu’on veut taire ». Aidée par sa mère et sa grand-mère maternelle, elle a peu à peu reconstitué des parcelles d’histoire avant d’imaginer le reste.
PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
Fanie Demeule a consacré son cinquième roman à l’histoire de son arrière-grand-mère maternelle.

Mon arrière-grand-mère avait 19 ans quand elle est partie seule à Montréal. Quand on me contait ça, j’avais 10 ans, je capotais ! Déjà, je trouvais qu’il y avait des ferments de roman dans son vécu.
Fanie Demeule
« Elle a commencé à travailler comme bonne chez un riche Anglais. Ma grand-mère ne savait pas si c’était un chirurgien, un notaire ou un autre illustre personnage, et on n’a aucune idée de la durée de son séjour là-bas. »
Lauretta – alias Laura dans le roman – a quitté son île de Havre-Aubert alors que la situation économique était catastrophique dans l’archipel, durant la Grande Dépression. Elle a ainsi fait, sans le savoir et à quelques mois d’intervalle, le même chemin que celui qui deviendra son mari, rencontré à Montréal chez une veuve qui organisait des « soirées de Madelinots ».
« Elle était un peu prise entre l’arbre et l’écorce, dans les Îles », explique Fanie Demeule. Sa position de septième enfant du même sexe dans la famille lui conférait, selon les croyances, un don de divination qu’elle portait difficilement. « En même temps, elle voulait aider sa famille, donc la solution qu’elle a trouvée, ç’a été de s’exiler pour pouvoir échapper à cette espèce de suffoquement intérieur. »
Retour aux Îles
Sans traces écrites de son aïeule, l’écrivaine a fouillé les archives historiques et généalogiques des Îles-de-la-Madeleine pour tenter de cerner l’époque — entre autres dans le cadre d’une résidence de création sur place. Elle a également poussé ses recherches sur l’histoire de Montréal, ainsi que sur le long voyage en bateau, jusqu’à Halifax, puis en train, qui attendait les nombreux Madelinots partis dans les années 1930.
Si certains d’entre eux sont retournés dans l’archipel, son arrière-grand-mère a tourné la page et a fini par s’établir à Longueuil, où elle a donné naissance à ses enfants et vu grandir ses petits-enfants.
« Son rapport avec les Îles, ce n’est vraiment pas quelque chose dont elle aimait parler, note Fanie Demeule, alors que pour nous, c’est une fierté aujourd’hui de plonger dans ce patrimoine-là. » Ses parents ont même racheté la maison ancestrale de Havre-Aubert, en 2005, ce qui a permis à l’autrice longueuilloise de s’y rendre fréquemment depuis son adolescence.
PHOTO LINE DEMEULE, FOURNIE PAR FANIE DEMEULE
La maison où a grandi l’arrière-grand-mère de Fanie Demeule à Havre-Aubert

Outre le défi de rester fidèle à la langue de l’époque dans les dialogues, l’écrivaine s’est heurtée à un autre obstacle de taille.
Je me suis vraiment demandé si je devais faire ce roman-là ou non ; ça m’a même un peu contrecarrée dans ma créativité, au début. Est-ce que je déterre ce que mon arrière-grand-mère a mis tant de soin à cacher ? Est-ce que je suis en train de bafouer son souhait de ne pas brasser le passé ?
Fanie Demeule
C’est finalement sa mère qui a su la convaincre d’aller de l’avant en lui racontant combien celle-ci aimait lire et accordait de la valeur à la littérature.
En somme, raconter l’histoire de cette jeune femme anxieuse et hypersensible « qui a toujours l’impression que toutes sortes de malédictions et de revers du sort l’attendent » lui a permis de mettre de l’avant l’agentivité de celle-ci, conclut Fanie Demeule. Et peut-être même d’apporter un baume sur cette relation problématique qu’elle avait avec son passé. « La littérature permet de cautériser ces passés qui sont vus comme étant troubles. C’est une réflexion un peu existentielle, dans le fond, sur notre part de pouvoir décisionnel sur ce qui arrive. »
Un sixième roman pour bientôt
Dents de fortune, cinquième roman de Fanie Demeule, vient à peine de paraître que l’autrice s’apprête déjà à mettre les touches finales au prochain, qui est prévu pour le début de l’année 2025. Elle effectue un changement de registre radical dans ce sixième titre en retournant à ses passions premières et au genre qui a fait d’elle une passionnée de littérature. « C’est de la dark fantasy qui s’inspire des mythologies et du folklore de la Finlande et du Japon — deux pays qui me fascinent », dit-elle. À suivre.
Dents de fortune
Hamac
320 pages






