Volcans, glaciers, cascades, lacs bouillonnants, nuits d’hiver interminables ou soleil de minuit, paysages déchiquetés, explorations, colonisation, survie : tous les clichés sont vrais. L’Islande ne peut qu’être une terre de lyrisme.
Un lyrisme dont la littérature, depuis au moins mille ans, n’a pas attendu pour s’emparer. Et contribuer à faire aussi que ce petit pays de 400 000 habitants détienne, bon an, mal an, le record mondial du nombre de livres publiés par habitant.
Souvent considéré comme le maître de la nouvelle en Islande, Gyrðir Elíasson nous offre Barques d’ombre, son dixième recueil, constitué de 21 textes courts dans lesquels un réalisme discret est souvent fissuré par le fantastique. Chez lui, le lyrisme est souvent affaire de temps dilaté, de paysages qui exercent leur effet sur des personnages, de maisons qui avalent les gens et les objets, de solitude profonde.
Un nouveau plancher de bois prend vie dans une maison. Deux couples vivant dans des maisons jumelées se séparent et échangent leur place. Un écrivain cherche le manuscrit d’un roman qu’il croit avoir écrit, mais dont l’existence lui apparaît de plus en plus incertaine.
Les récits de Gyrðir Elíasson prennent souvent leur origine dans des situations banales (le couple, des souvenirs d’enfance, le travail artistique). Une toile de fond à laquelle s’ajoute la plupart du temps un certain décalage, un élément incongru ou irréel : un avenir hypothétique, une forêt mystérieuse, un manuscrit perdu.
Barques d’ombre
★★★ 1/2
Gyrðir Elíasson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, Montréal, 2026, 200 pages
Le prix du progrès
Deuxième volet d’une trilogie appelée la « saga des soixante kilos », consacrée à un petit port fictif du nord de l’Islande, Segulfjörður (inspiré de Siglufjörður, dans l’extrême nord de l’île), Soixante kilos de coups durs se déroule au moment du boom de la pêche au hareng, activité qui a remplacé la traditionnelle pêche au requin. Succès de librairie et critique en Islande, le roman — qui peut se lire sans avoir lu le premier — a remporté le prix de littérature islandaise en 2021.
Avec sa verve inimitable, pleine de truculence rabelaisienne (mais teintée toutefois de plus de gravité), Hallgrímur Helgason raconte ici le voyage épique des Islandais vers la modernité, leur sortie des maisons de tourbe. L’arrivée des marchands norvégiens et du capitalisme, la perte de repères d’une société traditionnelle face aux « maudites norvégienneries ». Un monde où les « gens s’endorment dans une époque et se réveillent dans une autre ».
Après Soixante kilos de soleil (Gallimard, 2024), Hallgrímur Helgason nous plonge à nouveau dans le folklore de son pays pour peindre sous nos yeux une fresque vibrante et humaine, teintée parfois là aussi d’un peu de réalisme magique. Suite au premier volume de la saga, roman d’apprentissage et de sortie de l’enfance, on retrouve Gestur, 18 ans, en père de famille devant assurer à lui seul la subsistance de toute une maisonnée.
Pour Gestur et pour tous les autres, autour de 1905, le monde ancien commence à se fissurer. Et c’est souvent pour le mieux. Mais faut-il oublier le « chant du passé » ? Si le monde nouveau offre de nombreuses possibilités, il se résume pour beaucoup à la pêche au hareng, au labeur, à la fatigue, au froid, à la faim et à la violence — le titre renvoie aussi à cette réalité concrète.
L’économie transforme les relations humaines, certains s’enrichissent rapidement, tandis que d’autres restent exploités, les écarts sociaux se creusent. Au milieu de cette petite ruée vers l’or — bars clandestins, prostituées, escrocs, exploiteurs —, Gestur, lui, commence à évoluer socialement, comprenant vite les mécanismes du pouvoir. Mais dans cette nouvelle réalité économique, réussir, comprend-il aussi, implique une mutation morale.
Ce gros roman pétaradant, dont les péripéties ne se résument pas vraiment, met remarquablement en lumière le coût humain du progrès, la brutalité des rapports sociaux, ainsi que la part inévitable de désillusions qui accompagnent tout changement.
Chronique douce-amère, à la fois collective et individuelle, Soixante kilos de coups durs, derrière sa galerie de personnages, de destins chamboulés, nous livre une puissante réflexion sur le prix du progrès et la violence du changement historique.
Soixante kilos de coups durs
★★★★
Hallgrímur Helgason, traduit par Éric Boury, Gallimard, Paris, 2026, 672 pages
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