Des vents contraires soufflent sur la littérature jeunesse. Il y a d’abord ces cas de censure qui cherchent à réduire l’empan des livres. Et puis il y a ce souffle indompté, qui choisit de faire confiance à la sensibilité et à l’intelligence des jeunes et des moins jeunes en se permettant d’aborder la vie dans toutes ses déclinaisons.
N’est-ce pas la peur qui motive la censure d’un livre ? Ces jours-ci, deux albums se rallient autour de ce thème : Je n’aurai plus peur, de Jean-François Sénéchal et Simone Rea, ainsi que La maison cachette, d’Erika Soucy et Geneviève Bigué, qui l’abordent avec doigté, sans craindre pour autant de nous bousculer.
Peur panique
Dans Je n’aurai plus peur, un jeune enfant peine à dormir. Encore sous le choc de la guerre qui déchirait le pays que sa mère et lui ont quitté, il est bouleversé par des événements auxquels il a assisté : « Hier, il est arrivé quelque chose à l’école… » Comme une douleur lancinante, obsessive, il ne parvient pas à se défaire du film qui se joue dans sa tête. Des images reviennent le hanter : « J’ai peur que la guerre vienne ici. » Sa mère, rassurante, accueille son fils dans son tourment, sans imposer de chemin à sa pensée. Peu à peu, il trouve : il faut dénoncer la violence, ne pas la laisser nous gruger de l’intérieur. Le lendemain, il ira prendre la défense des victimes auprès de la directrice de son école : « Je lui dirai que j’en ai assez qu’on fasse du mal aux gens. »
La peur de La maison cachette vient elle aussi d’une violence directe. Au début du récit, de nouveaux cris du père déchirent la maison. La jeune narratrice guette les bruits de cette scène qu’elle connaît par cœur. Elle espère que son jeune frère est endormi et que sa mère ne s’en tire pas trop mal. Une fois le père parti, elle s’englue dans un sommeil qui pèse une tonne et, au réveil, sa tante et son oncle sont là. Ils reconduisent les enfants dans une maison cachette, à l’abri des chicanes, là où les attend leur mère. Un lieu secret où vivre ses émotions en sécurité et, idéalement, se libérer définitivement de cet homme violent.
Deux pouvoirs prennent les armes
Ces deux albums relèvent avec brio un défi de taille. Dans Je n’aurai plus peur, le choix de la personnification par des animaux permet de se tenir un peu à distance de l’évocation de la violence. Les soldats-chiens adoucissent la représentation d’un militaire, sans rien concéder des actes conséquents qu’il suppose. Les élèves-loups participent de ce même effort. A contrario, les animaux agressés, meurtris, font naître une empathie naturelle. Tout se joue du théâtre de la violence, donc, mais sans forcer des images difficiles à prendre pour un enfant de 5 ans.
Le texte et les illustrations enlacent avec justesse les pensées envahissantes du gamin, alternant les scènes de guerre, d’agression à l’école, avec des images plus douces, notamment celle de la mère et du fils, dans leurs moments d’ouverture et de complicité. Le rythme est bien dosé, les itérations de la peur font renaître des traumatismes, mais suggèrent aussi que lorsqu’on a connu la violence, on apprend à ne pas la laisser s’enraciner en soi et autour de soi. La façon qu’a le récit de trouver la lumière est d’une puissante délicatesse.
On entre dans La maison cachette avec fracas. Très tôt, l’émotion nous prend aux tripes. Tout est dans l’évocation. Le scénario connu que nous relate la protagoniste, sans trop en dire, nous donne accès à son sentiment : elle ne voit rien, elle devine tout et, avec elle, on reçoit chaque semonce, chaque éclat de violence. C’est terrifiant. Les illustrations jouent un décor apparemment tranquille, déchiré par les bruits.
Ici, la peur est une ombre qui plane. L’ombre du père. La façon dont le texte et les illustrations se relaient dans la narration du récit est une des grandes forces de l’album. Les illustrations nous permettent de pénétrer l’âme affolée de la protagoniste, recueillie sur elle-même, démunie. Pourtant, jusqu’à la fin, elle gardera le réflexe de protéger sa mère, son frère.
Dans ces deux albums, bouleversants, immersifs, les émotions nous triturent, et c’est seulement lorsque l’espoir retrouve ses couleurs que l’on se remet à respirer. La violence terrifie, mais c’est là son seul pouvoir, et c’est avec courage et résilience que les protagonistes retrouvent leur souveraineté. Une inspirante leçon.
Tout le monde a peur, nous rappelle la mère de Je n’aurai plus peur. Nous sommes des milliards à avoir peur. Ce qui déterminera la suite du
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





