Image

Éditions XYZ : 14 610 jours de littérature

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

Éditrice depuis près de quatre décennies, Guylaine Girard, la directrice littéraire de la maison XYZ, a encore les yeux qui brillent lorsqu’elle ouvre un manuscrit. Son amour du métier est palpable.

Éditions XYZ : 14 610 jours de littératureCette femme lumineuse qui travaille dans l’ombre accompagne Gabrielle Filteau-Chiba et Chris Bergeron, pour ne nommer qu’elles, en poussant ces autrices de grand talent à leur plein potentiel. Comme je la rejoins dans la salle de conférence des bureaux du Groupe HMH, je trouve, à plat sur sa table de travail, à côté de son ordinateur portable, un argumentaire imprimé en couleurs : celui de Fake, le quatrième ouvrage de Bergeron, l’autrice de Valide, Vaillante et Vandales. Ce nouveau livre sortira le 23 octobre prochain et aura sûrement un fort impact. « C’est un essai et ça porte sur l’identité. […] Le sous-titre est Une apologie illustrée de l’artificiel. Elle défait tout ça [les questions liées à l’identité] pour faire face aux réseaux sociaux, là où on entre dans des cases, là où on est un peu faux. Pourquoi être faux quand on peut chercher à devenir quelqu’un d’autre? Ça fait écho à sa condition de femme trans, bien sûr. C’est un essai éclaté, presque inclassable. Comme je les aime. »

Vous l’aurez compris bien que vous n’ayez pas, comme moi, pu entendre sa voix souriante s’emballer à propos de cette parution fort prometteuse : Guylaine Girard est une bonne vendeuse. Affable et chaleureuse, aussi. Il faut dire qu’elle a l’habitude, puisque c’est elle qui rencontre les libraires chaque saison, catalogue en main, pour présenter les nouveautés des Éditions XYZ, fondées par Gaëtan Lévesque et Maurice Soudeyns en 1985, en même temps qu’un magazine du même nom, destiné à la nouvelle littéraire.

Les Éditions XYZ ont su se renouveler avec brio au fil des ans, notamment avec la création, en 2013, de « Quai n° 5 ». Consacrée aux fictions contemporaines et aux nouvelles voix, cette collection est menée par Tristan Malavoy, lui-même écrivain et artiste multidisciplinaire de son état. Poids lourd du paysage culturel québécois, il a dirigé la version montréalaise du journal Voir avant de sauter à pieds joints dans le monde des lettres. La branche qu’il dirige a notamment accouché de la bande dessinée Je pense que j’en aurai pas, roman graphique d’une rare sensibilité qui permet à Catherine Gauthier — et à ses lectrices — d’apprivoiser avec douceur leur condition de nullipares, de femmes sans enfants.

Les Éditions XYZ ont obtenu moult Prix littéraires du Gouverneur général, notamment pour La rage et Betsi Larousse ou l’ineffable eccéité de la loutre de Louis Hamelin, La vie comme une image et Jeanne sur les routes de Jocelyne Saucier et, plus récemment, dans la catégorie « Littérature jeunesse — livres illustrés », Jack et le temps perdu de Stéphanie Lapointe, de même que Le plus petit sauveur du monde de Samuel Larochelle.

Tirer son épingle du jeu
Bien avant de rejoindre les rangs des Éditions XYZ et d’en tenir les rênes, Guylaine Girard a dû se débrouiller pour apprendre le métier : c’était l’époque où le programme spécialisé de l’Université de Sherbrooke n’existait pas encore.

Détentrice d’une maîtrise en littérature (portant sur les fleurs dans l’œuvre de Francis Ponge), la native de Baie-Comeau a fait ses premières armes chez Fides, où elle a gravi les échelons l’un après l’autre, avec beaucoup de patience et de détermination sans doute. Elle a commencé comme commis dans leur petite librairie « de trois étagères », se rappelle Guylaine, minuscule point de vente doublé d’un entrepôt, installé non loin du pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, là où elle avait ses cours.

Après vingt-sept ans chez Fides — maison presque centenaire fondée par des religieux —, Guylaine Girard s’est donné le droit d’aller voir ailleurs. Elle a bifurqué vers les Éditions de l’Homme avant de s’enraciner chez XYZ. Son entrée en poste, la littéraire la raconte avec délicatesse, avec une pointe de morosité dans le regard, presque mal à l’aise. « Ça faisait longtemps que je voulais travailler pour le Groupe HMH, alors j’ai simplement appelé Arnaud Foulon [vice-président à l’édition et aux opérations du Groupe HMH] pour lui proposer mes services. À ce moment-là, Marie-Pierre Barathon, éditrice pour la maison depuis bon nombre d’années, est tombée malade. Je l’ai remplacée en attendant qu’elle revienne puis, tristement, elle est décédée. C’est ce qui explique mon histoire ici. »

On sent, en parlant avec Guylaine, toute l’admiration, tout le respect qu’elle porte à celle qui a occupé ce siège avant. Le chagrin qui l’habite, aussi, en évoquant son souvenir. Entre les murs du 1815, avenue de Lorimier, aux portes de Montréal, tout près du pont Champlain, personne n’oublie Marie-Pierre Barathon. Son legs est partout : dans le cœur de ses anciens collègues, sur les tablettes des bibliothèques encastrées.

Dans ses cartons
Les prochains mois s’annoncent fastes aux Éditions XYZ, qui, par ailleurs, fêtent leurs noces d’émeraude. Quatre décennies d’idées et de lettres. À cette occasion, deux titres phares de la collection « Romanichels » ont été réimprimés dans une nouvelle édition illustrée : Les héritiers de la mine de Jocelyne Saucier et L’histoire de Pi de Yann Martel. « Dans le monde de l’édition québécoise, peu de collections ont une telle longévité. “Romanichels” a été créée en 1990 par André Vanasse. Il avait un flair pour trouver des plumes absolument incroyables. Aujourd’hui, tout le monde s’entend pour dire que Jocelyne Saucier est une grande autrice, mais il fallait quand même le reconnaître. C’est la même chose pour Yann Martel. »

imageEn ce 40e anniversaire, deux autres grandes plumes de la collection sont mises de l’avant dans les campagnes publicitaires, des autrices plus jeunes celles-là : Marie-Renée Lavoie (à qui l’on doit notamment La petite et le vieux), de même que la Québécoise qui fait un tabac en France depuis plusieurs années, Gabrielle Filteau-Chiba, créatrice d’Hexa, de Bivouac, de Sauvagines et d’Encabanée. « On va lancer un recueil de poésie de son cru, La robe en feu, le 12 août. Ce sera dans la même lignée que ses romans, […] la résistance en forêt et la lutte pour le territoire. […] Je trépigne d’impatience pour 2026 parce qu’à l’automne, on aura un nouveau roman de Gabrielle sur une tout autre thématique. Ce sera le début d’une nouvelle série qui parlera de violence conjugale. Gabrielle m’a dit qu’elle avait ce roman-là en tête avant même de publier. C’est quelque chose qu’elle traîne depuis longtemps. Ça s’appelle Cerise noire, et ce sera suivi par Orange sanguine. C’est parce que ça se passe dans la vallée de l’Okanagan, dans l’Ouest canadien [où les jeunes Québécois se rendent en masse pour cueillir des fruits et apprendre l’anglais]. »

Parmi les autres parutions à venir chez XYZ, plusieurs sont emballantes : un roman de Daniel Grenier sur la masculinité toxique, un récit de voyage de l’explorateur Samuel Lalande-Markon, un récit de Natasha Kanapé Fontaine sur sa grand-mère. « Mon rapport à l’écriture est dans l’écriture des autres », résume habilement Guylaine Girard.

On ne devient pas directrice d’une telle maison du jour au lendemain. Il y a autant d’éditrices que de chemins pour en devenir une. Nul doute qu’avec Guylaine Girard, sa fougue, sa vaste expérience et son flair, l’avenir des Éditions XYZ est assuré.

Photo : © François Couture

Palmarès des livres au Québec