Source : Le Devoir
Il aura fallu attendre presque deux décennies pour que Einstein: His Life and Universe de Walter Isaacson soit pleinement accessible au lectorat francophone. Traduit tardivement, ce livre majeur — salué dès sa sortie en 2007 par la critique anglo-saxonne — s’impose aujourd’hui comme une somme biographique incontournable. Un pavé, au sens le plus noble du terme, à la hauteur de l’existence vertigineuse d’Albert Einstein, mort en avril 1955.
Historien et journaliste américain reconnu, ancien dirigeant de la chaîne CNN et biographe à succès, Isaacson s’inscrit dans une démarche qui s’attache à raconter les grandes figures sans les enfermer dans une définition réductrice. Pour cet ouvrage, il a d’ailleurs eu un accès privilégié à des archives longtemps restées inédites, notamment des correspondances familiales.
On y découvre, par exemple, ses échanges avec sa première épouse, Mileva Marić, marqués par les tensions d’un couple qui se délite, ou encore les lettres poignantes adressées à ses fils, révélant une distance affective parfois difficile à combler. Ce matériau nourrit une fresque dense, où le savant cède la place à un homme traversé de contradictions.
Un isolement fertile
Derrière l’image quelque peu figée du « génie aux cheveux électriques », l’auteur fait émerger un Einstein rebelle, parfois insolent, dont l’indépendance intellectuelle fut autant une force qu’un obstacle. Étudiant frondeur au Polytechnicum de Zurich, marginalisé au point de ne trouver aucun poste universitaire, il entame sa carrière dans l’anonymat d’un bureau des brevets. C’est pourtant là, dans cet espace contraint, qu’il élabore les fondements de la relativité restreinte et publie, en 1905, une série d’articles appelés à bouleverser durablement la physique.
Sur ce point, l’ouvrage excelle à montrer combien cette marginalité fut féconde. Isaacson insiste sur le rôle décisif de la curiosité, du doute et d’une liberté d’esprit jalousement préservée. Einstein apparaît comme un être insoumis, convaincu que l’imagination l’emporte sur le savoir, une posture qui irrigue aussi bien ses travaux, jusqu’à la théorie de la relativité générale, que sa vision du monde.
C’est lorsqu’il descend Einstein de son piédestal que le portrait devient véritablement captivant. Le biographe, à qui l’on doit notamment les vies de Benjamin Franklin et de Henry Kissinger, deux autres figures plus grandes que nature, délaisse l’icône afin de sonder l’individu, dans toutes ses failles et sa complexité.
Si l’ouvrage vulgarise avec habileté les concepts les plus ardus, certains lecteurs regretteront une approche parfois superficielle de la physique elle-même. Mais ce n’est pas l’ambition première du livre, qui cherche moins à expliquer Einstein qu’à comprendre ce qui l’a rendu possible.
Avec cette biographie riche et incarnée, Isaacson rappelle que le génie n’est jamais une abstraction. Il naît d’un tempérament, d’une époque et d’un refus obstiné des conventions. Car le véritable intérêt de l’opus réside dans sa capacité à faire d’Einstein non plus un mythe lointain, mais une trajectoire à la fois humaine et singulière.
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