Quand une musicienne admirée pour sa verve féministe baveuse (« j’aime que ma famille m’obéisse, j’aime la chasse et mes copains bourrés ») et ses refrains électro-punk qui enfièvrent les pistes de danse sort un livre, on prend le temps de s’y attarder. L’autrice saura-t-elle être aussi caustique et singulière sur la page que sur la scène ? La surprise de Toutes les vies, récit sur le deuil, vient surtout de sa grande vulnérabilité.

Rebeka Warrior est meneuse des groupes Sexy Sushi, Kompromat et Mansfield.TYA. Elle est aussi DJ et une icône lesbienne en France. Toutes les vies est son premier livre, une autofiction. Il relate une rencontre avec la mort dans ses différents stades : la prendre à bras-le-corps, la voir venir et l’accepter, y survivre. La narratrice (un alter ego aussi nommé Rebeka Warrior) et sa conjointe, Pauline, très amoureuses, sont ensemble depuis quelques années lorsqu’elles frôlent pour la première fois la faucheuse dans un tranquille village mexicain, en vacances. Pauline remarque une boule étrange au sein. Deux lourdes et exigeantes années de soins s’amorcent alors pour le couple, avant le décès de Pauline, emportée dans la fleur de l’âge.

Mais l’horreur ne finit pas là, car Rebeka doit commencer à revivre sans sa femme et à supporter ses propres travers. Après une période de fuite en avant, elle apprend à amadouer sa souffrance grâce à la littérature et la spiritualité. Spiritualité presque féroce et rigide qu’elle n’avait initialement pas vue venir, mais qui, en fin de compte, n’est pas si éloignée de la transe de la scène.

Écrire punk

Si le propos est surprenant de fragilité pour une rock star, la forme, elle, emprunte bien à l’avant-gardisme qu’incarne l’artiste française depuis près de vingt-cinq ans. Le récit se construit en alternant une narration aux phrases coupantes comme des couteaux, des archives de journaux intimes, des citations d’œuvres littéraires ayant guidé l’autrice dans son épreuve (Guibert, Hesse, Rousseau, Sartre… beaucoup d’hommes blancs, cisgenres et morts), des extraits de lettres, des listes courant sur plusieurs pages. Cet éclectisme confère à Toutes les vies un rythme rompu qui véhicule bien la perte de repères de Rebeka. Sans être complètement expérimental, le roman est donc résolument queer. Warrior approche le texte de la même façon qu’elle écrit des chansons : avec une rythmique captivante et une poétique imagée.

Certains accuseront ce premier roman de proposer peu de pistes de solution pour surmonter des défis, comme la pair-aidance ou le deuil. Là n’est pas le but. C’est un exercice urgent de fixation de la mémoire autour d’une des épreuves sans doute parmi les plus difficiles de l’expérience humaine, la perte de l’être aimé. Qu’y a-t-il après cette disparition ? Le vide ? Non, répond Warrior. Il reste un réservoir presque infini d’émotions à explorer, à partager, à ronger. Il reste les amis, les livres, l’art, le divin. Personne n’a dit que le chemin serait sans embûches.