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À première vue, tout semble normal
dans la classe de français de cette école secondaire de Sherbrooke. Les chaises sont bien alignées derrière les bureaux. Il y a des classeurs, un tableau noir et un écran. Mais le diable se trouve dans les détails.
L’œil avisé détecte rapidement, dans la petite bibliothèque contenant une cinquantaine de livres, une préférence pour les œuvres qui dérangent – ou qui ont déjà dérangé. Les nuits révolutionnaires de Nicolas Retif de la Bretonne et Plexus d’Henry Miller côtoient Le grand cahier d’Agota Kristof, La version qui n’intéresse personne d’Emmanuelle Pierrot ou Les choses de l’amour à marde de Maude Veilleux.
Puis, une affiche posée sur le babillard capte l’attention. On peut y lire, en lettres majuscules : CHANGE LE MONDE AVEC TES MOTS.
La journée est plutôt grise, et ça tombe bien. Marido veut que la classe se retrouve en pleine noirceur. Elle annonce donc aux élèves, à mesure de leur arrivée, que les stores doivent être baissés et que les lumières resteront fermées.
Quelques élèves discutent avec leur enseignante, dont une mèche de cheveux tombe tout près du sourcil percé. L’ambiance est conviviale et fébrile à la fois. Je sens de l’électricité dans l’air
, leur lance-t-elle d’emblée. La classe commence : place au grand dérangement
, comme elle le nomme.
Une élève se lève et se dirige à l’arrière, et non à l’avant de la classe, d’un pas semi-assuré, mais avec un regard néanmoins déterminé. C’est elle qui va briser la glace. Tu as toute mon admiration
, lui lance Marido, rassurante, qui invite les autres élèves à réaliser leur plus grand rêve, soit de dormir sur leur bureau pendant l’exposé oral
qui est en voie d’être livré.
Frédérick Tremblay, l’élève courageuse, arrivée face au mur à l’arrière de la classe, se met à crier une fable de La Fontaine apprise par cœur. Personne ne la regarde. Les élèves ont la tête posée sur leur bureau. Elle récite le plus fort qu’elle le peut.
À l’avant de la classe, Marido ouvre la porte et sort parfois jusque dans le corridor. Plus elle s’éloigne, meilleures sont les notes. C’est une mise en scène. C’est pour faire ressortir l’absurdité des règles qui existaient au 17e siècle
, explique celle qui, dans ses cours, aborde la littérature de cette époque.
Avec cet exercice, elle veut aussi que ses élèves prennent confiance en leur voix, d’où l’idée de crier à pleins poumons pour ce premier oral de l’année. L’enseignante sait que les élèves seront ainsi plus à l’aise de parler fort durant leurs prochains exposés oraux.
L’expérience reste néanmoins déstabilisante pour plusieurs. Frédérick semble encore légèrement ébranlée : Ça me faisait peur de crier.
Pour Paul Brazeau, dont la voix a sûrement résonné jusqu’au bout du corridor, cette formule était meilleure qu’un exposé oral devant tout le monde
.








