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«Ensemble» : Elise Gravel ouvre ses bras

Le Devoir Lire

Les dernières années n’ont pas été de tout repos pour Elise Gravel. Autrice jeunesse saillante au Québec et ailleurs !, ses livres — plus d’une cinquantaine — portent un regard éclairant sur le monde, par la transmission de connaissances, un imaginaire inspirant et un humour contagieux. On traîne notamment son Nutshimit (Scholastic, 2023) en forêt, on chatouille notre bébé en tenant, de l’autre, Une patate à vélo (La courte échelle, 2016), et on griffonne quelques monstres à ajouter à sa collection.

Or, certains groupes n’entendent pas à rire et, dérangés par les prises de position de l’autrice, ont pris son œuvre en grippe. On l’a censurée, on a voulu « l’annuler », et elle s’est retrouvée au cœur de tempêtes qui, le constate-t-elle désormais, alimentaient une bête médiatique qui nous détournait de ce qui importait vraiment : « Le fait qu’une autrice jeunesse s’exprime, ce n’est pas une nouvelle. La nouvelle, c’est qu’il y a des enfants qui sont massacrés. C’est de ça qu’on devrait parler. »

Elle s’est mise à refuser les entrevues avec les médias. Elle a accepté de parler au Devoir parce que c’est plutôt de son livre qu’on voulait parler, Ensemble. Un livre sur la communauté. Jointe à son chalet, elle pelletait une neige hâtive tandis que son chien, un husky, prenait le large. Contre-intuitivement, il a semblé qu’il fallait revenir encore un peu sur la tourmente des dernières années pour saisir d’où son album a pris ses racines.

Glurb en renfort

Ce n’est pas d’hier qu’Elise Gravel place la communauté au cœur de son existence. « Notre communauté nous soutient, et nous soutenons notre communauté », affirme la narratrice d’Ensemble. Or, c’est ce lien, aussi précieux que fertile, qui s’est rompu lorsque son soutien à la population palestinienne lui a valu un déversement de violence : « Je me faisais inonder d’appels des médias, on me traitait d’antisémite et je recevais des menaces de mort. » Dans la foulée, la Bibliothèque publique juive de Montréal a retiré tous ses livres de ses rayons.

Heureusement, c’est parfois du suc de la bêtise que s’engendre la beauté. L’organisation Voix juives indépendantes a organisé une manifestation devant ladite bibliothèque, en solidarité avec Elise Gravel : « Je me sentais tellement seule et abandonnée. Je ne les connaissais pas, et c’était tellement magnifique. Mes personnages étaient sur leurs affiches ! J’ai compris que je n’étais pas seule. » Elle ne pèse pas ses mots pour décrire ce que signifie ce moment pour elle : « Ils m’ont sauvée. »

C’est dans la solidarité spontanée de cet événement qu’est né Ensemble : « On pourrait dire que cette manifestation-là est un peu la genèse du livre. J’ai senti, à ce moment-là, l’urgence de transmettre ce sentiment-là aux enfants. »

La tribu qui sauve

Le brillant essai de Yuval Noah Harari, Sapiens, a démontré que c’est la capacité de l’Homo sapiens à transmettre des récits collectifs qui le rend unique. Le projet d’Elise Gravel s’inscrit dans cette volonté de se retrouver autour d’histoires positives, afin d’inspirer les générations grandissantes : « Cette société individualiste, instituée par le politique, me terrifie, et c’est pour ça que je trouve si important de m’adresser aux enfants. Mon album est une réponse directe au sentiment de division qui nous dessert. »

Quelque chose, croit-elle, s’est démaillé du tricot qui nous constituait. La socialisation souffre du manque d’espaces décloisonnés, où entretenir les liens qui permettent « de se sentir en sécurité, d’être bien dans sa peau et de rester connectés avec les autres ». Il urge de se réapproprier des lieux où le vivre-ensemble relève non pas d’une organisation, mais d’une spontanéité : « Avant, les jeunes pouvaient se tenir au centre d’achats, sur le perron de l’église, au marché, ce qu’on appelle, en anglais, le troisième espace. Des endroits de rassemblement naturels, où il y a du monde à rencontrer sans qu’on ait à se donner rendez-vous. »

En conséquence, son point de vue sur une jeunesse qui passerait trop de temps rabattue sur ses écrans se distingue de la pensée courante : « Moi, je ne crache pas sur les réseaux sociaux et sur les jeunes qui passent du temps sur leurs écrans, parce que je vois bien qu’ils trouvent là des espaces communautaires que la société ne leur offre pas. »

Ce sont d’ailleurs les réseaux sociaux qui lui ont offert le soutien dont elle avait désespérément besoin, au début de l’invasion de Gaza par Israël : « J’en parlais autour de moi et je voyais si peu de gens s’insurger. C’est sur TikTok, sur les réseaux sociaux, que j’ai trouvé des gens solidaires. » Elle salue aussi ces instances qui permettent la transmission de discours que les classes dominantes et les grands médias ne transmettent pas toujours :

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Titre: Ensemble

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