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Il faut parfois un roman pour dire ce que les discours publics esquivent. On ne verra pas les fleurs le long de la route s’ouvre sur une confession sèche, presque nue : la peur. Peur climatique, peur politique, peur intime.
D’emblée, Éric Pessan installe une voix à la première personne qui ne cherche ni l’apaisement ni la distance. « J’ai peur / il faut bien l’écrire quelque part », écrit le narrateur, avant d’avouer vivre « dans la peur […] en assistant à la lente, très lente agonie du vivant ». Ce seuil poétique, proche du manifeste, annonce un texte hybride, à la fois récit d’errance, journal de catastrophe et méditation politique.
Une route sans destination
L’histoire, volontairement ténue, épouse le mouvement d’un couple qui traverse de nuit une région ravagée par les incendies. La voiture progresse lentement, comme retenue par les cendres. Rien n’est sûr : ni l’itinéraire, ni l’issue. « Nous roulions en silence, comme engourdis, ne sachant pas si nous pourrions passer. » Cette absence de destination devient la métaphore centrale du livre : l’humanité avance, mais sans projet autre que survivre au prochain embrasement.
Le narrateur conduit, elle est là — présence aimantée, essentielle. « Le seul fil qui me retient, c’est toi. » Le lien amoureux, fragile et vital, sert de contrepoint à la désolation. Ensemble, ils occupent des maisons désertées, s’y arrêtent brièvement, repartent. Les haltes ne sont jamais des refuges durables ; elles ressemblent davantage à des respirations provisoires, presque coupables, dans un monde exsangue.
Une dystopie sans futur
Progressivement, le texte élargit son cadre : à la catastrophe écologique s’ajoute une catastrophe culturelle. Le roman imagine — sans forcer le trait — une société où le papier est interdit, où écrire devient un acte suspect. « On ne peut pas écrire un livre était devenu un mot d’ordre civique et militant. »
Pessan ne décrit pas un basculement brutal, mais une lente dissolution : « Tout s’est produit lentement, par fondu-enchaîné plus que par révolution. » La dystopie est d’autant plus glaçante qu’elle ressemble à un prolongement logique de notre présent.
Dans ce contexte, la poésie de la femme aimée prend une valeur de résistance. Elle écrit à la main, sur du papier rare, presque clandestin. Le narrateur le sait : « Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd’hui indispensable, je répondrais la poésie. Ta poésie. » L’acte d’écrire devient ici un geste politique autant qu’un geste d’amour.
Une narration fragmentée, habitée
Le récit refuse la linéarité classique. Il avance par blocs, par respirations, alternant descriptions hallucinées, souvenirs, réflexions théoriques. Cette fragmentation épouse l’état mental du narrateur, saturé d’images médiatiques et de colère contenue. La syntaxe s’allonge, se tend, puis se brise ; les phrases s’enchaînent parfois sans répit, comme une respiration haletante : « Je veux porter ma lucidité jusqu’au bout et regarder ma fin. »
Le texte est constellé de références littéraires, philosophiques, musicales. Elles ne relèvent pas de l’ornement érudit : elles constituent une mémoire de secours, une bibliothèque intérieure menacée d’extinction. Lire devient une manière de tenir, d’insister encore, face à l’effacement programmé.
Des personnages en tension
Le couple central fonctionne par contraste. Lui est traversé de rage, de fantasmes de sabotage, de visions radicales. Elle, plus silencieuse, incarne une autre forme de résistance : l’écriture, l’attention, la lenteur. Leur interaction n’est jamais idéalisée. Elle est tendue, parfois opaque, mais profondément solidaire. Ensemble, ils forment une cellule minimale, presque primitive, dans un monde qui a renoncé au collectif.
Autour d’eux, les figures secondaires — propriétaires terrifiés, forces de l’ordre absentes, silhouettes anonymes — apparaissent comme des ombres. Le roman ne cherche pas la galerie de personnages ; il privilégie la concentration, l’intensité.
Un style de la combustion
Le style d’Éric Pessan est immédiatement reconnaissable : une prose dense, charnelle, nourrie de répétitions maîtrisées et d’images frappantes. La nature est décrite comme un corps blessé ; les paysages deviennent abstraits, presque picturaux. « Nous roulions dans un paysage lunaire […] une désolation pure ». Les dialogues sont rares, souvent elliptiques. Tout passe par la voix intérieure, par cette conscience qui refuse l’anesthésie.
Il y a, dans cette écriture, quelque chose de l’incantation et du cri retenu. Pas de pathos inutile, mais une gravité constante, tenue par une exigence morale : ne pas détourner le regard.
Un roman nécessaire
On ne verra pas les fleurs le long de la route n’est pas un roman confortable. Il dérange, il inquiète, il insiste là où l’on préférerait parfois fermer les yeux. Mais c’est précisément sa force.
En articulant catastrophe écologique, effondrement culturel et persistance de l’amour et de l’écriture, Éric Pessan signe un texte d’une cohérence rare, profondément contemporain. Un roman qui ne promet pas de salut, mais qui rappelle, avec une lucidité brûlante, pourquoi écrire — et lire — demeure un acte vital.
Par Nicolas Gary





