Source : Le Devoir
C’est un livre coup-de-poing, un témoignage essentiel. Et la joie de vivre est le récit d’une reprise : reprise de la parole, du corps, du sens. Écrit par Gisèle Pelicot avec Judith Perrignon, le texte avance sans emphase, dans une langue tenue, parfois dépouillée, pour affronter l’irreprésentable sans le transformer en spectacle. Il interroge ce que signifie rester debout quand la violence s’est installée au cœur même du quotidien, dans l’espace que l’on croyait le plus sûr.
L’ouvrage de près de 300 pages s’ouvre sur l’ordinaire — un téléphone, une journée, un court de tennis — avant que la réalité ne se fende d’un trait. Cette bascule, Gisèle Pelicot la raconte sans effets, avec une précision presque administrative, comme si la langue devait d’abord contenir l’horreur pour ne pas être dévorée par elle. Longtemps épouse aimante et discrète, elle est devenue malgré elle une figure mondiale lorsque la France découvre, à l’automne 2024, qu’elle a été droguée pendant près de dix ans par son mari, violée à son insu et livrée à des dizaines d’hommes recrutés en ligne, dans ce qui deviendra l’affaire dite des viols de Mazan.
Les détails les plus sordides sont présents, mais jamais exhibés. Ce qui serre la gorge tient à la distance, celle d’une septuagénaire à qui l’on révèle des images d’elle-même, droguée et violée, et qui ne se reconnaît pas, comme si son corps avait été confisqué, rendu étranger, réduit à un objet. Dans ce refus instinctif — « non, ce n’est pas moi » — se dessine déjà la lutte : contre la sidération, contre l’effacement, contre l’idée même que l’on puisse survivre à ce que l’on découvre.
Dire l’horreur sans la livrer au spectacle
De page en page, Et la joie de vivre évite les codes du récit victime. Non, ce n’est ni un texte de plaintes, ni un geste de vengeance, encore moins un texte de sensationnalisme. C’est une offrande de lucidité, qui raconte d’abord la déflagration, puis la longue traversée. La honte y rôde, la colère surgit par vagues, tandis que l’esprit se protège en fragmentant la réalité. La force de l’opus tient à ce mouvement intérieur, obstiné, presque silencieux. Là où tant de témoignages cèdent à l’ivresse de la formule ou à la nécessité de convaincre, celui-ci s’impose par sa tenue.
Le point de gravité de l’ouvrage tient dans la décision qui a fait de Gisèle Pelicot une figure mondiale, celle d’exiger un procès public afin que la honte change enfin de camp. Les chapitres donnent à voir cette décision non comme un acte héroïque, mais comme l’aboutissement d’un raisonnement douloureux, lentement mûri. Le texte exprime aussi une intuition politique limpide : une porte close dissout les crimes dans l’ombre, tandis qu’une salle de tribunal ouverte les rend visibles, partageables, enfin nommables. À cet endroit, le récit touche juste, parce qu’il ne sacralise rien. Il montre une mère de famille qui choisit, au prix de sa tranquillité, de ne plus protéger ceux qui l’ont détruite.
L’écriture, portée par la collaboration avec la journaliste et romancière Judith Perrignon, trouve un équilibre précieux entre la précision du reportage et la respiration littéraire. La phrase est nette, jamais complaisante, parfois presque sèche. Puis, par endroits, la vie remonte, un souvenir, une marche, un amour tardif, une foule dehors qui « enveloppe » et sauve. Le livre ne nie pas le sordide. Il refuse simplement qu’il ait le dernier mot.
Ce refus, c’est peut-être cela, la « joie de vivre » du titre. Non pas un slogan, encore moins une injonction au courage, mais l’affirmation calme d’une souveraineté retrouvée. Une manière de dire que le sommeil, le corps et la confiance ont été volés, mais que le récit, lui, ne le sera pas. Dans ce geste, l’ensemble dépasse le cadre du témoignage. Il devient un livre-socle pour notre époque, qui contraint à regarder en face et à changer de place, quittant le confort du commentaire pour entrer dans le champ de la responsabilité.
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