Source : Le Devoir
C’est l’autrice Evelyne de la Chenelière qui se voit remettre cette année le Grand Prix du livre de Montréal pour Les traits difficiles (Les Herbes rouges). Créée en 1965, assortie d’une bourse de 15 000 $, la prestigieuse récompense permet à la Ville de Montréal de souligner « l’originalité et la qualité exceptionnelle d’une œuvre littéraire ». Au même moment, le Prix du livre jeunesse, accompagné d’une bourse de 5000 $, a été décerné à Catherine Braun-Grenier pour Hugo (Fonfon).
À propos du premier recueil de nouvelles d’Evelyne de la Chenelière, le jury, composé d’Oana Avasilichioaei (poète), Jeannot Clair (traducteur), Jan J. Dominique (autrice), Josianne Létourneau (libraire) et Akos Verboczy (auteur), sous la présidence de l’écrivain Stanley Péan, a déclaré : « Sous la plume d’une justesse quasi indécente d’Evelyne de la Chenelière, les âmes se dénudent. Chaque nouvelle scrute la faille, l’impulsion contenue, le frémissement avant la chute. Humanité immense et regard d’une précision hypnotique : une œuvre magistrale de maîtrise et de grâce. »
Décloisonnement formel
Née en 1975 à Montréal, Evelyne de la Chenelière a publié au cours des 25 dernières années une vingtaine de pièces de théâtre, mais aussi un bref et mémorable roman, La concordance des temps (Leméac, 2011). Quand on lui a annoncé qu’elle remportait le Grand Prix du livre de Montréal, l’autrice s’est d’abord montrée incrédule. « C’est un peu cliché, reconnaît-elle au téléphone, mais j’avais de la difficulté à le croire. J’avais peut-être intériorisé le fait que la nouvelle est inclassable, souvent perçue comme un sous-genre du roman. Je m’étais en quelque sorte disqualifiée moi-même. Après avoir retrouvé mes esprits, je me suis sentie reçue, comprise. »
Jetant des ponts entre la poésie, l’essai et le théâtre, empruntant au polar aussi bien qu’au fantastique, les œuvres en nomination cette année témoignent d’un réjouissant décloisonnement formel. Rappelons que les autres finalistes étaient Maxime Brillon pour Awards (Les herbes rouges), Heather O’Neill pour The Capital of Dreams (HarperCollins Canada) — en français La capitale des rêves (Alto) —, Mathieu Rolland pour Soleil d’abandon (Boréal) et Olivia Tapiero pour Un carré de poussière (Rue Dorion).
« Les contours deviennent plus souples, remarque De la Chenelière. Il ne s’agit plus de se conformer à une forme, mais bien d’imaginer celle qui nous convient, celle qui permettra de dire les choses avec le plus d’acuité possible. » La femme de théâtre, qui reçoit pour la première fois une accolade du milieu littéraire, ajoute : « Le principe des prix a ses limites, ses angles morts, ceux de la compétition, de la comparaison, mais je trouve que les prix qui célèbrent, comme celui-ci, l’idée même d’écrire, de créer, de chercher, ils sont essentiels. »
Impliquée ces jours-ci dans la traduction des Traits difficiles vers l’anglais et vers l’allemand, l’autrice révèle qu’elle continue d’en apprendre sur son propre livre : « Je suis amenée à revisiter mes décisions, celles qui sont conscientes aussi bien que celles qui sont intuitives. C’est extrêmement riche comme processus, parce que ça oblige à fonder une langue, à préciser comment elle fonctionne. »
Restituer la vie
Son recueil, l’autrice n’hésite pas à affirmer qu’il contient des nouvelles « sans aucune moralité » : « Je veux dire par là qu’il n’y a pas d’orientation vers les conclusions à tirer. On dirait bien que ça rend les gens à la fois inconfortables et soulagés de l’être. »
Evelyne de la Chenelière ne peut s’empêcher de remarquer actuellement un déséquilibre entre l’expérience et la littérature : « L’authenticité ne découle pas nécessairement de l’expérience. Je n’ai rien contre un bûcheron qui écrit un livre, mais est-ce qu’on peut admettre que c’est la littérature qui a la force de rejoindre la vie, de la restituer ? Est-ce qu’on peut lui laisser ça ? »
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