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Un samedi soir, la ville bourdonne, les gens déambulent sur les trottoirs enneigés, des marionnettes géantes défilent sur la rue Saint-Jean, et au cœur de ce Vieux-Québec animé, un grand temple scintille, une Maison porte grande ouverte.
La Maison de la littérature célèbre cette année son 10e anniversaire, dix ans d’un pari audacieux : faire de la littérature un lieu vivant, diversifié, ouvert, un espace qui, chaque année, accueille plus de 100 000 personnes et collabore avec plus de 500 artistes. Ce samedi-là, l’émerveillement devant ce rassemblement de gens qui ont rêvé cette Maison, l’ont bâtie, puis de celles et ceux qui continuent à la faire vivre.
La magie de la Maison doit beaucoup aux écrivaines et écrivains qui y ont travaillé ou y travaillent encore. Pensons notamment à ces figures incontournables des premières années de la Maison, Bernard Gilbert, Christiane Vadnais, Isabelle Forest, Émilie Turmel, Erika Soucy, Virginie DeChamplain, Éric LeBlanc ou Anne-Marie Desmeules, une constellation de talents maintenant consacrés. Et l’histoire se poursuit avec celles et ceux qui habitent encore nos murs : Sophie Grenier-Héroux, Alix Paré-Vallerand, Valérie Forgues et tant d’autres…
Un samedi soir donc, des visages heureux, des retrouvailles, des élans enthousiastes, la Maison est en fête. J’aperçois au loin l’ex-collègue Alex Thibodeau, je la salue, puis le brouhaha m’emporte, les discours, les photos, mille visages retrouvés. Je venais de terminer Comme les éclipses, le premier roman d’Alex, et m’étais promis de lui dire à quel point je l’avais apprécié. Ce fut un rendez-vous manqué, un non-événement. Je me reprends ici.
La conquête de soi
Début des années 2010. Une époque encore familière, mais déjà un peu floue, où les téléphones ne dictent pas encore chaque geste et où les nuits vibrent au rythme du power metal et de la psytrance au cœur des salles de spectacle du centre-ville de Québec. Alice a 18 ans, travaille comme réceptionniste dans un hôtel du centre-ville et étudie en langues au cégep. Elle avance dans cette nouvelle vie adulte comme on avance dans une pièce sombre : en retenant son souffle, en cherchant ses repères.
C’est au hasard d’une nuit festive qu’Alice rencontre Rem, cinq ans de plus, plongeur et musicien, charismatique, insaisissable. Dès les premiers instants, la relation se construit sur un déséquilibre subtil : Rem mène, Alice suit. Il garde des liens avec ses ex, mais s’offusque des amitiés masculines d’Alice, qui essaie d’être une « blonde cool », compréhensive, disponible. Les reproches s’accumulent, les jugements tombent vite, le consentement se brouille. Le plaisir — a-t-il vraiment existé? — s’efface.
Autour d’Alice, d’autres hommes franchissent des limites : collègues insistants, clients trop familiers, commentaires misogynes qui glissent comme si de rien n’était. L’hôtel, lieu supposément lisse, devient le théâtre d’un quotidien où tout craque. Entre deux plaintes de clients, deux confidences de collègues, Alice tente de garder le cap.
Une courte rupture lui offre un répit : un voyage en Allemagne, des rencontres lumineuses, la sensation d’exister autrement. Mais le retour à Québec la ramène vers les mêmes rues, les mêmes bars, les mêmes habitudes. Et vers Rem. La jalousie, le contrôle, les interventions humiliantes reprennent leur place. Les cycles se répètent : excuses, tendresse, puis une nouvelle vague de violence : « j’ai encore espoir qu’on arrive à s’aimer », se dit pourtant Alice.
Comme les éclipses raconte ces années suspendues, entre 18 et 20 ans, ce moment fragile où l’on cherche à appartenir, à aimer, à devenir quelqu’un. Par fragments sans ponctuation, comme une succession de textos qu’on s’écrit à soi-même, le récit suit une existence qui déboule trop vite, la confusion, l’aveuglement, la difficulté de nommer la violence quand elle s’installe lentement.
Si j’avais pu lui parler ce samedi soir là, à la Maison de la littérature, j’aurais dit à Alex qu’elle avait signé, à mes yeux, un roman d’une grande actualité qui réussit à incarner les malaises d’une époque, un roman nécessaire pour ouvrir d’autres chemins.
Remonter l’histoire
Cette transition entre l’adolescence et l’âge adulte se déploie également dans Cindy_16, de Louis-Daniel Godin, qui avait marqué les esprits avec son premier roman, Le compte est bon. Il revient ici avec l’examen minutieux d’une relation vécue entre ses 17 et 19 ans, une histoire tout sauf ordinaire.
Ce retour en arrière naît de l’annonce du suicide de Marc-Alain, vingt ans après la fin de leur couple et quatre ans après qu’une actualité eut révélé que cette fréquentation avait été arrêtée pour incitation à des contacts sexuels auprès de mineurs. La nouvelle, comme un choc, fait surgir plusieurs interrogations — était-il lui-même une victime? —, soif de savoir et de comprendre.
Dans une succession de « souvenirs troués, des souvenirs non fiables, des souvenirs qui s’effritent », Godin revisite la rencontre avec cet homme qui avait une vingtaine d’années de plus que lui — malgré le mensonge initial où il se disait dix ans plus jeune —, les premiers contacts, la cohabitation rapide, les codes d’une relation hors catégorie, sans désir partagé, sans plaisir, la rupture.
L’écriture, en spirale et en envoûtements, se lie et se délie, nous fait fréquenter des chemins de traverse, met en lumière des obsessions, prend des risques. L’écrivain repasse cent fois sur les mêmes sentiers en quête de nouvelles perspectives, d’un détail oublié, d’une réponse à trouver, d’un portrait plus clair de Marc-Alain. « Parfois on pense qu’on a fait le tour d’une histoire, qu’on a tout réglé, que le compte est bon, et là on réalise qu’il faut la raconter deux fois, trois fois, quatre fois, cent fois. On réalise qu’il faut raconter chaque histoire plusieurs fois pour en faire vraiment le tour. »
Photo : © Louise Leblanc






