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Deux sagas familiales s’étendant chacune sur quelques siècles (du XIXe au XXIe) ont marqué la rentrée littéraire française en 2025, deux briques lourdes de contenu et nullement assommantes, l’une avec 744 pages bien tassées décrochant le Goncourt au premier tour de scrutin, l’autre avec 558 pages ramassant aisément au passage le Médicis.
Laurent Mauvignier à 58 ans et Emmanuel Carrère à 67 ans en étaient les biographes de famille, avec endurance et envergure. Bel automne pour le lecteur aimant la longue distance, le souffle soutenu, la lecture qui perdure sur des jours, bref pour celui et celle qui, comme le marin, aime le long cours.
Je me souviens de Régine Robin qui m’avouait que l’épaisseur d’un livre, à l’arrivée des mois froids, était un de ses critères de choix; elle aurait été servie avec les 1 302 pages de La maison vide et de Kolkhoze.
L’un est littéraire, l’autre est mémorial. Cette Maison vide, Mauvignier la remplit et en imagine l’histoire et l’agitation avec sa grande sensibilité d’écrivain. Dans Kolkhoze, Carrère empile tout ce qu’il sait de l’histoire réelle, vérifiée, vécue que ses parents ont pu lui raconter, menant enquête auprès du cercle des vivants (oncle, tantes, amis, domestiques, etc.) et remontant via les archives dans le tracé des origines parentales, française et humble quant à son père Louis Dencausse, géorgienne et aristocratique quant à sa mère Hélène Zourabichvili mieux connue sous son nom d’historienne, l’élégante et réputée Hélène Carrère d’Encausse (qui s’est ménagé la particule), une Immortelle du quai Conti devenue la secrétaire perpétuelle de l’Académie française dont les funérailles nationales furent célébrées dans la cour des Invalides en octobre 2023.
L’entreprise de Laurent Mauvignier, l’une des plumes les plus remarquables des Éditions de Minuit depuis 1999 (Loin d’eux), est totalement réussie sur le plan littéraire et d’une lecture absolument fascinante. Cas rare d’un Goncourt hautement mérité. Grand livre. Un méta-roman où au point de départ le narrateur (Mauvignier non dissimulé dans un personnage) nous apprend qu’en 1976 (quand il avait 9 ans) son père a réouvert la maison familiale héritée de sa mère et qui était demeurée close, meublée mais vide de vie durant vingt ans.
Son livre, qu’il entreprend plus de quarante ans plus tard, s’agence autour d’un grand silence. Il ne sait rien ou presque de l’histoire familiale et son père, qui s’est suicidé en 1983, n’est plus là pour lui en parler lui qui au surplus — revenu d’Algérie — était un taiseux. Donc, nous avoue l’auteur à la page 616 en guise d’excuse : « j’ai besoin d’en écrire une sur mesure. » Certes, dans cette maison, il trouve des repaires, un piano, des lettres, des albums de photos, la série des Rougon-Macquart dans un état qui lui paraît non lue, et peu à peu il va grimper dans un échafaudage mental qu’il devine, qu’il se crée, pour s’établir des échelons jusqu’à une probable histoire de ses arrière-grands-parents, de ses grands-parents, de ses parents.
Il le fait à partir de certains faits appris mais, comme il l’écrit, « dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il leur faut créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence ». Le récit qu’il en fait, qu’il soupèse et nous propose sous nos yeux de lecteurs, est l’ombre d’une histoire dont le narrateur aura capté l’écho plus que la réalité, la possibilité plus que la véracité, traçant « l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible ».
Au cœur de cette maison vide, tapie dans les albums, la photo de l’une des femmes de la lignée apparaît sans visage (on a — à la soviétique — effacé les traits de sa grand-mère paternelle), c’est un secret qui cependant ne le demeurera pas, une honte qui aura cassé l’histoire, le drame de celle que représente Marguerite la pianiste douée, empêchée, mal mariée et malheureuse qui traversa la Seconde Guerre mondiale en allant se compromettre avec l’occupant. Et — l’œil du drame — il y a ce matin où le père du narrateur, adolescent, vit sa mère traînée de force hors de la maison pour être tondue sur la place du village nommé La Bassée (en réalité le village d’Indre-et-Loire nommé Descartes où Mauvignier est né en 1967).
Il est rare le mot chef-d’œuvre. Dans ce cas-ci, je m’empresse de l’écrire.
Avec Emmanuel Carrère, un écrivain dont j’aime les livres une fois sur trois, c’est autre chose. Le « littéraire » reste à la porte et l’auteur ne cherche pas à faire roman avec ce qu’il sait bel et bien de sa famille malgré tout le romanesque qui pourrait s’y loger. Son regard est froid. Il ne s’embarrasse pas de chronologie, il va et vient au gré de souvenirs et d’humeurs, car c’est lui qui d’abord et avant tout est au centre du livre (« ce n’est pas un roman, c’est un Carrère », affirmait Assouline dans sa République des lettres) et les autres restent dispersés aux alentours.
L’auteur de D’autres vies que la mienne est cette fois-ci fort impliqué dans le dramatis personæ de son entourage : la mère au premier plan, celle qu’il dit avoir tant aimée dans son enfance et avec qui maintenant, la qualifiant d’« intellectuelle de droite », il est sec et sévère; le père qui tout en étant en retrait (il s’est fait l’archiviste minutieux de l’arbre généalogique de sa femme) apparaît sous la plume du fils comme le personnage le plus attachant, car le plus pathétique (cocufié, relégué dans une chambre à lit simple, aimant sa femme malgré tout); l’oncle Nicolas, le frère de l’Immortelle, qui mène une vie libre d’attache sinon à la musique, qui pratique l’alpinisme et qui allait chaque été de sa jeunesse au festival de Bayreuth en moto. Nicolas, l’ami d’Emmanuel.
Il en fait ressortir, sans gêne de sa part, la dimension « facho » de sa mère qui était une amie du négationniste Maurice Bardèche et qui entretint la mémoire du beau-frère de celui-ci, Robert Brasillach, exécuté à la Libération. Avec Un roman russe, cet électron libre de fils avait déjà cogné sa mère, révélant que la grande bourgeoise célébrée, honorée, était la fille d’un sinistre collabo. Leur rupture dura deux ans et il écrit que sa mère lui aura pardonné uniquement parce que cette révélation n’aura pas nui à sa carrière…
L’auteur de L’Adversaire affirme que sa mère n’était pas tant une historienne de l’Union soviétique qu’une historienne soviétique (ce qui est vache). Il documente le respect qu’elle avait envers Poutine et le fait qu’elle disait trouver « ce monsieur Zelensky bien arrogant »!
Photo : © Robert Boisselle






