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L’autrice française Fatima Daas a été révélée en 2020 par la sortie La Petite dernière (éd. Noir sur Blanc). Ce livre d’autofiction racontait son histoire de femme lesbienne et musulmane et son désir de ne pas choisir entre ces deux parties intégrantes de son identité.
Ce premier ouvrage avait suscité beaucoup d’enthousiasme dans un certain milieu littéraire français. L’autrice Virginie Despentes, connue pour son œuvre féministe et ancienne membre de l’académie Goncourt, avait écrit sur le bandeau rouge entourant le livre dans le commerce : « Le monologue de Fatima Daas se construit par fragments, comme si elle updatait Barthes et Mauriac pour Clichy-sous-Bois ».
Le public aussi avait été conquis par cette histoire singulière de par son style à la fois ferme et enthousiaste, qui donnait un point de vue éloigné des clichés sur la vie d’une jeune homosexuelle issue de la banlieue. La Petite dernière a été traduit en une dizaine de langues et vendu à plus de 110 000 exemplaires.
Son second roman, Jouer le jeu, sort cette semaine aux éditions Le Cheval d’août. Si, dans sa première œuvre, Fatima Daas s’affirmait en tant qu’autrice (elle scandait son nom à chaque début de chapitre), dans ce nouvel ouvrage, elle raconte le parcours de Kayden, une lycéenne.
On suit le quotidien de l’héroïne, partagé entre ses cours, ses amis, sa famille monoparentale et les questionnements. L’histoire est aussi celle de la naissance d’une relation étrange entre Kayden et son enseignante de littérature.
Des points communs
Ce nouveau livre a des points communs avec le précédent, des éléments qui dessinent l’œuvre actuel et à venir de Fatima Daas, qui est âgée de seulement 30 ans.
D’abord il y a le cadre, la banlieue française, souvent dépeinte dans les œuvres qui s’y rattachent comme un univers de misère duquel il faudrait s’enfuir mais qui, sous la plume de Fatima Daas, devient un monde en prise à la banalité du quotidien. Aussi, il y a les questionnements de l’héroïne qui découvre son attirance pour les femmes sans que cela ne soit un problème en soi. Enfin, il y a une réflexion plus globale sur cette héroïne qui, comme dans La Petite dernière, cherche sa place
, selon l’autrice.
En même temps, Jouer le jeu est entièrement différent. Après son premier succès, Fatima Daas a décidé de changer la recette. L’écrivaine a pris de la distance vis-à-vis de son personnage principal. Elle raconte : Je voulais faire autre chose et écrire à la troisième personne m’a libéré
.
Le roman contient quand même des souvenirs d’enfance, des sensations sur la façon dont l’autrice a perçu [s]on adolescence
. Mais ces éléments de sa vie ne sont plus propres à elle, elle les a donnés à ses héros. Des figures également inspirées par les ateliers d’écritures faits auprès des adolescents, de Saint-Denis jusqu’à Marseille
et qui sont désormais, espère Fatima Daas, au plus juste de ce que pourraient être des adolescents issus de l’immigration post-coloniale
.
La continuité d’une réflexion
De la parution de La Petite dernière, l’autrice n’a pas que de bons souvenirs : l’image de la personnage de femme lesbienne et musulmane a pris beaucoup de place dans la réception du livre
, au détriment d’autres thèmes qui lui tenaient à cœur et qu’elle avait tenté de développer comme l’enfance, l’adolescence et qu’est-ce que c’est que de découvrir qu’on est une fille dans une société sexiste et misogyne
.
Jouer le jeu est donc pour l’autrice l’occasion de reprendre ces problématiques où elle les avait laissées. Je voulais créer des personnages adolescents autour de ces thèmes et creuser les portraits à cet âge
, explique-t-elle.
Au fil de la lecture, l’univers construit dans le roman frappe par sa vérité. Fatima Daas apporte un soin particulier à chaque phrase et une part de son génie réside dans l’écriture des dialogues. Elle raconte avoir voulu capter les voix, les manières de parler, de se regarder, de bouger, de prendre la parole
des adolescents. Les échanges entre ses personnages se distinguent de l’impression d’irréalité qui caractérise parfois les dialogues dans les romans.
La couverture du dernier livre de Fatima Daas publiée chez Cheval d’août
Photo : Avec l’aimable autorisation des éditions Cheval d’août
L’évidence, c’est aussi la réalité du quotidien des personnages. Oui, on peut être homosexuel en banlieue sans être frappé de discrimination chaque minute. Le soin apporté par Fatima Daas est particulièrement rafraîchissant dans la culture française où le misérabilisme prime encore dans la représentation des figures des marges.
L’autrice a voulu rendre à ses figures la dignité qu’il manque à ce genre de personnages
. Afin d’y parvenir, elle a nourri beaucoup d’amour pour chacun d’eux
, et Ibrahim, Nelly et Djenna, qui forment la bande d’amis de Kayden, rendent bien cette tendresse à leur autrice en étant des héros aussi attachants que flamboyants.
Jouer le jeu n’est pas pour autant un livre purement réconfortant, car le quotidien est ponctué pour Kayden de doutes sur son avenir. Elle ne voulait pas continuer si loin dans le secondaire. Ce qu’elle aime, c’est écrire, voilà tout. Mais l’une de ses enseignantes voit en elle le potentiel pour intégrer une grande école de sciences politiques.
Au fil des pages se développe alors une relation étrange, qui provoque une sensation de malaise. L’enseignante souffle le chaud et le froid sur les sentiments de Kayden et, consciemment ou non, développe une emprise sur elle qui va au-delà de toute intention pédagogique. Pourtant, Fatima Daas ne développe pas cet aspect au-delà du drame adolescent et reste dans le domaine de la banalité, même glaçante.
Je voulais travailler deux choses à travers cette relation
, commente l’autrice, le fait d’être choisie par une enseignante, ce qui a pour conséquence d’être retiré et exclu du groupe
, mais aussi de montrer la sensation d’un personnage qui se retrouve à être propulsé dans un avenir dont elle ignore tout
. L’élève suit ainsi le désir de sa professeure et non le sien. Ces deux aspects sont confondus avec les premières interrogations amoureuses de Kayden qui découvre à la même période son attirance pour les femmes.
Ainsi, sous ses airs de roman, Jouer le jeu prend le parti d’une réflexion simple et pourtant essentielle sur les émois d’une adolescente, sans jamais sombrer dans la caricature. Fatima Daas s’illustre encore une fois comme impressionnante de justesse, de vérité et de maîtrise.





