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Le jeune homme s’appelle Tony. Dix-sept ans — il ment sur son âge —, un sac trop lourd sur l’épaule, le corps meurtri par une bagarre avec son père. « Il ne peut plus remettre les pieds chez lui après cette soirée. Pas avant longtemps. » L’alcool, la peur, la fuite. La narration épouse ce moment de suspension, quand il n’y a plus de retour possible. Tony erre jusqu’à une place de marché où une compagnie de cirque démonte son chapiteau. « La compagnie Pulko est prête à partir. » Ce départ devient pour lui une planche de salut.
La rencontre avec Chavo, le directeur du cirque, marque le véritable point de bascule. Le dialogue est sec, presque administratif : « T’es majeur ? » — « Oui ! » « Je veux pas d’emmerdes. » Tony accepte tout. Même de « dormir avec les chevaux ». Cette scène, centrale, condense l’esprit du roman : la nécessité de survivre prime sur toute autre considération. La porte du camion se referme sur lui « dans une obscurité totale », comme une métaphore limpide de son état intérieur.
La trame du récit repose sur cette fuite initiale, puis sur l’intégration progressive de Tony au sein du cirque. Chaque personnage devient une figure de substitution familiale. Freddy, l’homme à tout faire. Chavo, le chef autoritaire. Les artistes. Les animaux. Tous portent leurs propres blessures. « Ici on tolère pas les bagarreurs. » La règle est simple, presque vitale : la violence doit être contenue, canalisée.
La relation au père, André, irrigue le roman en sourdine. Le souvenir revient par éclats, souvent physiques. « Son poing envoyé à une vitesse vertigineuse dans la tempe du paternel. » Le geste irréparable. Puis la menace : « Si je t’attrape… » La fuite de Tony n’est pas une rébellion héroïque, mais une réaction instinctive. « Son instinct le lui interdisait. C’était trop dangereux. » Da Costa décrit sans jugement cette transmission de la brutalité, presque mécanique.
Le cirque, loin d’être idéalisé, est un espace rude, précaire, régi par des règles strictes. Pourtant, il offre une forme de cadre, une discipline alternative. Tony observe, apprend, se tait. « Il a la tête d’un type qu’il ne faut pas emmerder. » Cette réputation le protège autant qu’elle l’isole. Les interactions sont souvent indirectes, faites de regards, de silences, de phrases coupées. Les dialogues, sobres, renforcent une tension permanente.
PODCAST – Dans l’arène de Mélissa Da Costa : Fauves, un texte “crépitant”
L’écriture de Mélissa Da Costa se distingue par une attention constante aux sensations. La pluie. La fumée. L’odeur du crottin. Le bruit des sabots. « Une odeur d’écurie prend Tony au nez : crottin, paille, copeaux. » La syntaxe alterne longues descriptions très visuelles et phrases brèves qui tombent comme des constats. Le rythme est soutenu, parfois haletant, mais jamais spectaculaire. Le texte avance au pas de Tony, dans une temporalité resserrée.
Le motif des « fauves » traverse le roman : les animaux du cirque, bien sûr, mais surtout les humains. Des êtres dressés, contenus, toujours sur le point de rompre. « On peut sortir un tigre de la jungle, mais la jungle ne quitte jamais le tigre. » Cette citation liminaire éclaire l’ensemble du récit. Tony porte en lui une violence héritée, qu’il doit apprendre à apprivoiser.
Fauves raconte ainsi une histoire de survie et de transmission, sans jamais verser dans le pathos. Mélissa Da Costa privilégie une narration incarnée, attentive aux gestes et aux silences, pour interroger ce que l’on fait de ce qui nous a été légué. Rester sauvage, ou apprendre à se tenir — la question demeure ouverte.
Par Auteur invité
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