Source : Le Devoir
Un peu moins d’un an et demi après La joie des fous, Éric Mathieu est de retour avec Fleur de Cire, un roman qui se déroule lui aussi dans une société pour le moins déshumanisée.
Vivant sous une dictature intégriste catholique, une théocratie moderne absolue, supportant un quotidien dominé par la religion et la peur, les prières et les châtiments, les prêtres et les rois-prophètes, Marie Vermette, surnommée Fleur de Cire, continue de rêver « d’un monde meilleur où l’égalité des genres, des classes et des races [serait] redevenue une évidence ». C’est que le parti au pouvoir, le Front catholique du salut, est raciste, antisémite, homophobe, complotiste et antivaccination. Vous voyez le tableau ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’héroïne, cloîtrée depuis l’âge de 11 ans, n’est pas banale. D’abord, elle « s’abandonne périodiquement à la mort », c’est-à-dire qu’elle « s’éteint subitement, sans crier gare », puis revient tout d’un coup à la vie. Elle est aussi somnambule : « Insensible au froid, elle déambule sans but, en chemise de nuit, dans les jardins du couvent. Elle s’arrête devant la Vierge noire au pied de laquelle elle s’agenouille. Elle se relève alors et regagne son lit comme si de rien n’était. Le lendemain matin, elle ne se souvient de rien. » Un jour, après qu’une comparse, libre-penseuse, se fut enlevé la vie, Fleur de Cire décide de fuir le couvent des Dames de la Compassion.
Cesser de mourir
Dans la communauté féministe, syndicaliste et queer où elle a trouvé refuge, l’héroïne réalise, non sans en être troublée, qu’elle a un don de médium. « Je ne suis pas certaine de vouloir ce don, cette capacité à faire venir des esprits, à rendre visible l’invisible. Je ne suis pas sûre de vouloir communiquer avec les morts. Je veux me concentrer sur les vivants. Je veux vivre ma vie et cesser de mourir à tout bout de champ. Le monde des morts ne m’intéresse plus. »
Dans la petite ville de La Cuillère, une vaste révolution est sur le point de s’opérer. « Nos efforts finiront par porter leurs fruits. Nous établirons La Commune de La Cuillère, à l’image de celle de Paris et des autres mouvements communards. Nous affranchirons le peuple du joug clérical et nous nous élèverons vers la liberté. » De cette « incroyable aventure » vers un « grand retour des Lumières », vous vous en doutez bien, Fleur de Cire ne sortira pas indemne.
Dans la narration principale, omnisciente et à la troisième personne, sont insérés une foule de discours en tous genres : journaux intimes et lettres, écrits propagandistes et révolutionnaires, avis à la population et répliques de théâtre, tracts et rapports officiels. On devine que cette apparente intertextualité n’est que la pointe de l’iceberg : pas de doute que plusieurs autres références se dissimulent dans les moindres recoins du roman.
Cette mosaïque est dense, bigarrée, et parfois, il faut l’admettre, alambiquée. Il lui arrive même d’arborer des teintes surnaturelles. Heureusement, ce foisonnement se fait rarement au détriment du récit, qui demeure dynamique, grâce à la multiplicité des tons et des registres, mais surtout parce que l’héroïne est complexe et attachante. Pour celles et ceux qui s’égareraient dans les dédales, sachez que l’auteur fournit en annexes des informations précieuses sur la forme de son roman, ses sources diverses et ses personnages nombreux.
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