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Gabrielle Boulianne-Tremblay : Le jardin d’une émeraude

 

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Rare et précieuse, l’écriture de Gabrielle Boulianne-Tremblay scintille telle une émeraude — joyau fascinant pour ses reflets profonds, ses inclusions visibles à l’œil nu, toutes ses failles qui lui confèrent un caractère unique, en constituent le jardin. Habiter ses blessures, polir la fragilité jusqu’à la lumière : c’est le travail que l’autrice poursuit dans La fille de la foudre, prolongement attendu de La fille d’elle-même, qui a remporté le Prix des libraires du Québec en 2022 dans sa catégorie. C’est une cartographie intime du cœur, où chaque fracture reflète un éclat de vérité, ce possible « crépuscule indélogeable » en soi. Dans La fille de la foudre, la protagoniste confie : « je crois qu’on écrit même quand on ne fait pas l’acte d’écrire. On écrit avec notre corps qui se tient dans le monde, les rêves qui alimentent chacun de nos muscles, les conversations que l’on a autour d’un café. » Aussi poète, actrice et voix publique, Gabrielle Boulianne-Tremblay transforme la vulnérabilité en force vive. Son écriture, intime et engagée, éclaire des zones d’ombre en ouvrant vers des espaces de reconnaissance et de réparation, notamment pour la communauté trans dont elle est une figure des plus respectées. Chaque mot devient geste d’existence, une façon de respirer avec le monde. « La nature m’enseigne à respirer, à tisser des liens entre le reste du monde et moi. » Son roman jeunesse La voix de la nature, duquel est tiré cet extrait, lui valait en 2023 d’être nommée finaliste au Prix du livre jeunesse des Bibliothèques de Montréal, au prix Espiègle et au prix Tamarac.

Quel fil relie La fille d’elle-même et La fille de la foudre, et qu’est-ce qui les distingue, si l’on considère à la fois la fille elle-même et la narration de son récit?
Dans mon premier roman, je me suis penchée sur la question « Qui es-tu? ». Dans celui-ci, j’ai choisi d’aborder la question « Comment es-tu? ». La fille de la foudre doit apprivoiser le trouble de la personnalité limite qui mine ses relations et pour ce faire, elle doit, entre autres, redéfinir ses rapports à l’amour et à l’alcool. Une métamorphose est possible, mais il faudra abandonner certaines habitudes qu’elle croyait rassurantes et abattre des murs. Je dirais que ce qui relie les deux romans, bien que presque cinq ans les séparent, c’est la détermination de la protagoniste d’aller au bout de ce qui entrave son évolution pour devenir la meilleure version d’elle-même. Ce qui distingue ce roman, c’est que la protagoniste se questionne sur la manière de progresser dans le monde tout en sachant qu’elle peut être sa pire ennemie. Elle avance et s’adapte aux épreuves de la vie avec les cartes qu’elle détient, sans jamais sombrer dans le rôle de victime.

La fille de la foudre est amoureuse du chaos et cherche à apaiser ses pensées fulgurantes. Au fil du roman, cette passionnée de pierres précieuses recolle les fragments de son passé et prépare sa renaissance. Comment réconcilier tumulte intérieur et quête de sérénité?
Je pense que le personnage et l’autrice doivent faire preuve d’humilité afin de trouver un équilibre. De cette façon, il est plus facile d’apporter une nouvelle perspective sur les abysses qui nous constituent et sur notre vérité. Je crois que le livre aurait manqué de profondeur si j’avais, par exemple, refusé d’admettre qu’une bonne partie de ma vie, j’ai été dépendante affective ou de constater que l’alcool a été quelque chose de bien destructeur dans ma vie.

« C’est une fille volcan d’une légende qu’elle écrit à mesure qu’elle avance dans le cratère de ses blessures. La route est longue. Surtout pour quelqu’un qui commence à vivre. » Ce portrait condense à la fois la douleur, la force et la résilience de votre héroïne. Quel a été le processus pour réussir à réunir des thèmes aussi brûlants et intimes que les dépendances, le trouble de personnalité limite, le polyamour, l’amitié et les réalités LGBTQ+?
Cultiver la curiosité, me surprendre, me révéler, tout dire et jeter sur le papier, ne pas avoir peur de hachurer et de recommencer, m’intéresser aux questions de mon époque, à celles d’avant : des choses qui me guident dans l’écriture. Bien qu’il y ait de nombreux sujets dans ce roman, ceux-ci sont abordés en profondeur grâce à une temporalité de deux ans dans l’histoire. Il est important pour moi de faire œuvre utile en partageant les connaissances acquises par le biais de mes lectures, de mes séances de thérapie et de mes expériences personnelles. L’écriture de ce roman a été à la fois difficile et salvatrice : le miroir ne nous renvoie pas toujours une image agréable, mais il peut être une fenêtre laissant passer beaucoup de lumière.

Photo : © Isabelle Lafontaine

Gabrielle Boulianne-Tremblay : Le jardin d’une émeraude

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