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L’humoriste, comédien et auteur François Ruel-Côté, moitié du défunt duo Brick et Brack, signe la pièce Glissant glissant, présentée jusqu’au 2 avril au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal. Créée avec les moyens du bord, la pièce s’interroge sur le sens de la vie, particulièrement celle des artistes qui doivent créer dans la précarité, faute de financement.
Glissant glissant est le troisième volet d’un triptyque amorcé en 2020 avec Poisson glissant, création du Théâtre La moindre des choses, une compagnie fondée par François Ruel-Côté et le metteur en scène Cédrik Lapratte-Roy.
Dans Poisson glissant, on se questionnait sur la quête du bonheur, puis dans Terrain glissant, on explorait beaucoup la peur en jouant avec les codes de l’horreur. Là, avec Glissant glissant, on s’est intéressés à la foi
, explique François Ruel-Côté, qui signe le texte de la pièce en plus d’y jouer, tout comme son collègue.
Au-delà des questionnements existentiels, la pièce fait également l’autopsie de la crise qui sévit en culture, en grand manque de financement.
Une partie de la distribution de la pièce «Glissant glissant», avec le public tout autour, à proximité.
Photo : Centre du Théâtre d’Aujourd’hui / Maryse Boyce
C’est une grande messe organisée par des acteurs qui se questionnent sur le sens de la vie, mais qui finalement font juste passer leur temps à se plaindre qu’ils ne sont pas financés et que le milieu est de la marde. On part de quelque chose qui est vrai et qui est plate, et on utilise ça comme un moteur de comédie
, résume l’auteur.
Glissant glissant intègre d’ailleurs directement, dans sa mise en scène dépouillée, ses conditions de création : l’absence de financement, la précarité, la fatigue, le stress et l’anxiété.
Il n’y a pas de décors, il n’y a pas de costumes, on porte notre vrai linge. On n’a pas de personnages non plus, ça coûte trop cher, donc on porte nos vrais noms. Il n’y a pas de quatrième mur non plus, on n’est pas capables d’en construire.
En plus de François Ruel-Côté et de Cédrik Lapratte-Roy, la pièce Glissant glissant met aussi en scène Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabot-Fontaine, Laurence Laprise et Olivier Morin.
Cédrik Lapratte-Roy, metteur en scène et comédien de la pièce «Glissant glissant»
Photo : Centre du Théâtre d’Aujourd’hui / Guillaume Boucher
Être un artiste au Québec, c’est câ**cement rushant
Si Glissant glissant est le dernier volet d’une trilogie, ce sera aussi le chant du cygne de François Ruel-Côté au théâtre, lui qui souhaite faire une croix sur cette discipline après des années à porter ses projets à bout de bras, la plupart du temps de manière bénévole.
Les trois pièces du triptyque se sont vu refuser leur financement auprès des trois paliers de gouvernement : fédéral, provincial et municipal, malgré leur retentissement auprès du public.
Les créateurs ont donc sorti de leurs propres poches les 30 000 $ nécessaires pour monter Glissant glissant, et malgré les 21 représentations à venir, presque toutes à guichets fermés, le projet affiche un déficit de 10 000 $.
Les acteurs sont payés 80 $ par représentation, et 16 $ l’heure (le salaire minimum) pour les répétitions.
Être un artiste au Québec en 2026, c’est câ**cement rushant
, lance François Ruel-Côté, qui a d’ailleurs sérieusement envisagé d’annuler les représentations de Glissant glissant, avec Cédrik Lapratte-Roy.
Ça fait 10 ans que je travaille d’arrache-pied [dans le milieu du théâtre], à 60 heures par semaine, de manière bénévole. Je suis capable de me permettre de faire ce show-là pas payé, mais c’est vraiment rushant […] En huit ans avec [le duo humoristique] Brick et Brack, je n’ai pas fait une cenne non plus.
Je suis rendu au point où s’il y a un jeune qui vient me voir et qui me demande s’il devrait faire [une carrière artistique], je vais lui dire : « Il faut que t’aimes ça en t***rnak » […] Après 10 ans, j’en mange encore du beurre de pinottes pour souper.
L’artiste multidisciplinaire raconte que même Guylaine Tremblay lui a avoué être moins payée aujourd’hui qu’il y a 25 ans. Pourtant, s’il y a une actrice qui a dû prendre de la valeur en 25 ans, c’est bien Guylaine Tremblay
, ajoute-t-il.
Je pense qu’on vit une crise en ce moment et c’est pire que jamais, parce que tout coûte plus cher, mais il n’y a pas plus d’argent investi.
Une aide précieuse de Mani Soleymanlou
Petite consolation dans toute cette aventure : après avoir pris connaissance d’une entrevue vidéo accordée par François Ruel-Côté et Cédrik Lapratte-Roy au Devoir, dans laquelle ils abordaient la précarité du milieu théâtral, le comédien Mani Soleymanlou leur a fait un don de 10 000 $ par l’entremise du Théâtre français du Centre national des Arts, dont il est le directeur artistique.
Là, on arrive à zéro. On se paye encore à 80 $ par représentation, mais au moins on n’a pas de carte de crédit loadée à 10 000 $
, explique François Ruel-Côté.
La vidéo réalisée par Le Devoir a également touché une corde sensible chez l’acteur, dramaturge et metteur en scène Steve Gagnon, cofondateur du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline.
Steve Gagnon, dramaturge, comédien et metteur en scène.
Photo : Radio-Canada / Xavier Gagnon
Sur Facebook, il a expliqué que son spectacle ANNA – ces trains qui foncent sur moi, présenté au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en octobre dernier, lui a coûté 65 000 $ de sa poche.
En 2018, c’est 30 000 $ que j’ai dû sortir de ma poche pour produire mon spectacle Pour qu’il y ait un début à votre langue au Théâtre Denise-Pelletier
, a-t-il ajouté.
Je m’étais juré que je ne paierais plus jamais pour faire mon métier, mais voilà qu’à chaque fois, le dilemme est le même : qu’est-ce qui fait le plus mal? Assumer le risque financier ou qu’une œuvre sur laquelle on a travaillé si fort, si longtemps ne voie jamais le jour?
À l’image de François Ruel-Côté et de Cédrik Lapratte-Roy, Steve Gagnon a affirmé qu’il prenait une pause de création, ne pouvant plus se permettre de s’endetter de la sorte.
J’ai parlé d’argent, mais j’aurais pu parler aussi de colère, de désillusion, d’angoisses, de tourments. Je ne sais pas quelle est la solution, mais il va en falloir une, parce que près de 60 % des spectacles en contexte de diffusion ne reçoivent pas leur financement. On est devant un grave problème généralisé
, a-t-il exposé.






