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Guy Bertrand : Une langue en direct

 

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Guy Bertrand : Une langue en direct

Pendant de nombreuses années, il suffisait aux auditeurs de Radio-Canada de syntoniser la station du diffuseur public pour capter les capsules langagières du chroniqueur et premier conseiller linguistique de la société d’État, Guy Bertrand. Aujourd’hui retraité, après trente-trois ans et demi de loyaux services, il n’a pourtant rien perdu de ce qui faisait de lui un communicateur hors pair. Le rencontrer aujourd’hui, c’est d’abord retrouver ce timbre de voix, chaleureux et engageant, qui avait l’art de nous initier avec verve aux mille subtilités de la langue française. C’est aussi constater que la flamme sacrée de la linguistique, loin de s’être éteinte, brûle encore intensément en lui, alimentée par une curiosité inépuisable pour notre belle langue. Une curiosité contagieuse qu’il partage désormais, non plus derrière le micro, mais à travers les pages de son plus récent ouvrage, publié en juin dernier aux éditions Le Robert Québec : Le français au micro : Chroniques de langue.

Cette belle brique de savoir, comptant plus de 400 pages, regroupe quelque 939 articles de chroniques présentés sous forme d’un abécédaire facile à consulter au gré de ses envies ou à interroger pour éclairer un questionnement en particulier. De A pour « Abrévier » à « Être sur son X », chaque entrée témoigne du même souci de vulgarisation et de nuance qui a toujours constitué l’ADN de son travail. Mais pas question ici de réchauffer les chroniques exploitées dans ses livres précédents. Ce quatrième ouvrage de l’auteur renferme un contenu inédit sur papier, regroupant des éléments de chroniques diffusées de 2020 à 2024, d’un bout à l’autre du territoire, sur les ondes d’ICI Première.

Ceux et celles qui sont moins familiers avec son style seront peut-être étonnés de découvrir, en filigrane d’un discours rigoureux et informatif sur la norme langagière, un humour subtil qui allège le propos. Lorsque questionné sur ce mariage inattendu entre légèreté et rigueur, l’auteur précise que, sans se prétendre humoriste ni comédien, il a su appliquer à la lettre cette perle de sagesse léguée par sa mère : « On n’attire pas des mouches avec du vinaigre. » Comment rendre un sujet aride comme l’évolution normative de la langue accessible au grand public si ce n’est de l’émailler d’un humour qui ne compromet en rien le contenu?

Et le contenu est ce qui importe toujours dans cet ouvrage qui traite du français au micro, autrement dit de l’usage que les médias font de la langue. Le titre même de l’ouvrage suggère une dichotomie intéressante: celle entre un français médiatique et un français parlé qui évolueraient dans des sphères distinctes. Pour l’auteur, cette dualité fonctionne plutôt en vases communicants, où les deux registres de langue s’influencent mutuellement et varient avec l’auditoire. Cela devient particulièrement évident lorsqu’on examine l’histoire de la communication sur les ondes de Radio-Canada : « À ses débuts, les journalistes de Radio-Canada s’exprimaient avec une articulation plus que soignée. C’était ce qui était attendu. Puis, avec l’évolution de la société québécoise et un accès élargi aux études, le langage courant a changé. Radio-Canada a alors adopté un ton plus accessible, se rapprochant davantage de la population. Aujourd’hui, la langue utilisée en ondes reflète beaucoup plus celle du public, donc des auditeurs. » Mais plus important encore que son registre, la langue en ondes, pour Guy Bertrand, est avant tout le reflet de notre comportement, traçant une ligne entre convivialité et familiarité. Il ne s’agit jamais de verser dans l’élitisme, mais de faire preuve de bon sens, en s’appuyant sur le respect dû aux auditeurs et sur la précision nécessaire lorsqu’on s’exprime au nom d’un média de service public. Cet idéal de convergence de ces deux registres vers une seule langue de communication trouve peut-être sa plus juste expression dans cette citation que Guy Bertrand emprunte à une journaliste qu’il admire, Céline-Marie Bouchard : « Parlez toujours bien dans la langue de tous les jours. Une fois en ondes, vous ne serez pas obligé de traduire ni de parler une autre langue. Vous parlerez la même langue. »

Si cette exigence de rigueur a toujours été la pierre angulaire de son travail, autant comme conseiller linguistique que comme chroniqueur, il a parfois été qualifié, à des degrés variables de camaraderie, de père Fouettard, voire de véritable ayatollah de la langue. Ce que plusieurs ont perçu à tort comme de l’intransigeance envers la manière de bien s’exprimer relève en réalité d’un souci d’informer le public sur la norme linguistique en vigueur. Une norme, comme le rappelle le dictionnaire Le Robert, auquel Guy Bertrand a collaboré pendant plus d’une décennie pour la sélection des nouveaux québécismes et canadianismes, est définie comme « un ensemble de règles techniques, de critères définissant un type d’objet, un produit, un procédé ». Ces règles sont des balises, ni contraignantes ni sclérosantes, qui servent avant tout à mieux communiquer, de façon plus opérante, et qui doivent fluctuer avec les locuteurs pour demeurer pertinentes.

À ce titre, les chroniques de l’auteur ne sont pas des règles gravées dans le marbre du temps, mais bien un coffre à outils langagier servant un seul but : améliorer l’efficacité langagière. Comme il le souligne lui-même : « Quand on sait manier la langue comme il faut, qu’on la connaît bien, qu’on a du vocabulaire et qu’on parle plus clairement, on peut communiquer avec beaucoup plus de personnes de façon plus efficace. C’est la raison pour laquelle je fais ce que je fais. C’est pour que les gens d’ici, surtout le Canada français, puissent bien se comprendre entre eux et puissent échanger avec le reste de la francophonie. » Il ne s’agit donc pas de condamner toutes les erreurs au bûcher ni d’effacer les particularités régionales de notre langue, mais plutôt d’élargir le tronc commun; ces mots, expressions et structures partagés par tous. Bien parler n’est pas tant une affaire de ton pointu que de clarté : il s’agit d’échapper aux échecs de communication, notamment en évitant les tournures qui nuisent à la compréhension. Et cela vaut tout autant devant que derrière le micro.

Qu’en est-il de la suite des choses? Devons-nous craindre la mouvance du français chez nous et dans nos médias? L’auteur ne sombre pas dans la nostalgie et s’abstient de porter un jugement de valeur sur la langue. Pour lui, l’évolution du français est non seulement inévitable, mais surtout souhaitable. Inévitable, parce que la langue se modifie avec ses locuteurs. Peu importe ce que peuvent dire les linguistes, si la population adopte une manière d’utiliser un mot ou une expression, c’est celle-ci qui finira par s’imposer. Cela explique, entre autres, pourquoi certaines tournures autrefois considérées comme fautives sont désormais passées dans l’usage. Souhaitable, parce qu’une langue stagnante n’est pas une langue vivante. Le malaise que l’on peut parfois ressentir face à son changement tient davantage à sa vitesse fulgurante. La multiplication des canaux de communication et l’omniprésence des technologies dans notre quotidien ont inondé la langue de termes nouveaux, offrant le défi inédit de les franciser avant que le terme, souvent anglophone, ne passe insidieusement dans l’usage. Mais l’auteur persiste et signe : « C’est clair que dans 100 ans, la langue va être extrêmement différente et c’est tant mieux. Mais elle va être là! »

La langue et son usage ne sont pas des sujets anodins. Parler de la langue, c’est décortiquer un système complexe qui circonscrit le réel et qui est, pour plusieurs, un marqueur puissant d’identité. Par son travail, Guy Bertrand nous permet de mieux la comprendre pour mieux la transmettre. Et c’est cette œuvre de transmission qui permettra à d’autres, après lui, de s’en soucier, de la remettre en question, mais aussi de la défendre avec cœur et intelligence, pour qu’elle continue de vibrer et de se faire entendre.

Photo : © Radio-Canada/Jean-Baptiste Demouy

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