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Haïti, terre de commotions

 

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On peut l’ignorer ou l’avoir oublié, mais il a existé un temps où Haïti faisait rêver. En janvier 1804, première nation libre noire et indépendante au monde, Haïti rompait avec plusieurs siècles de colonialisme, espagnol, puis français. Pendant qu’aux États-Unis, à la même époque, les Noirs devaient encore subir esclavage et ségrégation, certains regardaient vers d’autres rivages.

Et pour certains Noirs américains inspirés par la révolution haïtienne, aspirant à la liberté et à la possibilité de vivre sans discrimination, Haïti représentait une terre d’espoir. Des projets d’immigration ont d’ailleurs été lancés, parfois à l’initiative des Noirs américains eux-mêmes. En 1824, le président haïtien Jean-Pierre Boyer avait même lancé une campagne afin de favoriser leur installation en Haïti. C’est ainsi qu’environ de 7000 à 10 000 Noirs américains ont émigré vers Haïti entre 1820 et 1840.

Ce mouvement migratoire entre La Nouvelle-Orléans et Haïti est un peu le point de départ de Passagères de nuit, le huitième roman de Yanick Lahens, qui s’est vu décerner le Grand Prix du roman de l’Académie française.

« Le roman permet d’aborder les complexités humaines, il crée un espace où on peut déployer les interrogations, les contradictions, les failles comme les grandes lumières de la condition humaine », explique l’écrivaine haïtienne depuis Miami, où elle séjourne pour des raisons personnelles. Des raisons qui n’ont rien à voir avec le chaos qui règne à Port-au-Prince, tient à préciser celle qui vit depuis toujours dans la capitale haïtienne.

Née à Port-au-Prince en 1953 — la même année que Dany Laferrière —, l’autrice de Bain de lune (Sabine Wespieser, 2014, prix Femina), qui mélangeait conte familial et mémoire collective pour raconter l’histoire d’une famille haïtienne sur trois générations, a un faible pour les angles morts de l’histoire.

Les coulisses de l’histoire officielle

À La Nouvelle-Orléans, la vie d’Élizabeth Dubreuil, une adolescente « quarteronne » née dans une famille de petits commerçants, va prendre un tournant radical. En 1842, après avoir subi une tentative de viol par un associé de son père et s’être elle-même fait justice, la jeune femme s’embarque clandestinement pour Port-au-Prince, « légère comme dans un rêve », espérant s’y faire oublier et recommencer sa vie. Accueillie par une amie de sa grand-mère, qui, à l’âge de 7 ans, était arrivée dans la colonie de Saint-Domingue depuis le continent africain à fond de cale.

Des années plus tard, une autre femme, Régina Jean-Baptiste, une « Noire noire » née dans la pauvreté, fera la rencontre du général Léonard Corsaveau, le fils d’Élizabeth, dont elle sera longtemps la maîtresse, la femme « à côté » — sou kote, en créole, comme le précise Yanick Lahens. Ils seront, le général et sa maîtresse, « la Noire noire » dont la couleur de peau se situait entre l’ébène et l’acajou, « égaux dans cette konesans qui est plus grande que les livres, plus profonde que les mots ».

Pour composer ce double récit d’émancipation qui entremêle les trajectoires syncopées de deux femmes fortes, l’écrivaine haïtienne a puisé dans sa propre histoire familiale. « J’ai su que j’avais une arrière-arrière-grand-mère qui était arrivée de la Louisiane, mais c’était très parcellaire, il y avait beaucoup de non-dits. Et j’ai aussi pensé à mon arrière-grand-mère, que j’ai connue, qui a été la compagne du fils de cette personne arrivée de La Nouvelle-Orléans. Je voyais la photo dans la maison de ce monsieur habillé comme les généraux du XIXe siècle en Haïti. » Yanick Lahens a voulu briser le mur de silence autour de leurs vies. « Heureusement que la littérature existe, parce que je les ai réinventées. »

Au fil de ces destins de femmes, le roman, d’une certaine façon, nous entraîne dans les coulisses de l’histoire officielle. C’est le sens qu’il faut donner au titre, ces « passagères de nuit » : femmes, maîtresses, Noires plus noires, esclaves.

« Le rôle que les femmes ont joué est extraordinaire, aussi bien à La Nouvelle-Orléans qu’en Haïti. Des voix qui ne sont même pas audibles. Une présence et un poids dans l’histoire et dans la société complètement invisibilisés. » Le rôle économique des femmes affranchies de couleur, par exemple, qui représentaient 51 % de ceux qui avaient de l’argent au début du XIXe siècle à La Nouvelle-Orléans. « C’est Marie Laveau qui va faire admettre le vaudou comme pratique religieuse dès 1817 à La Nouvelle-Orléans. » Du côté d’Haïti, explique Yanick Lahens, ce sont les femmes qui vont créer le marché intérieur. « Je me suis dit : “elles sont du voyage, et pourtant on ne les voit pas”. J’ai voulu leur donner la parole. »

Des passagères qui, dans ce roman où il est beaucoup question de transmission, ont pour bagage la domination — le viol, le trauma, la domination économique. « Et en même temps, il leur a fallu développer une stratégie qui permet de créer la petite victoire à bas bruit du quotidien. Ça, c’est la force qui permet de tenir, encore jusqu’à aujourd’hui en 2025. Parce que si ces femmes n’avaient pas cette résistance contre la violence des gangs, tout ce dont elles sont victimes, on ne pourrait pas manger de légumes en Haïti, surtout à Port-au-Prince assiégée. Elles prennent des risques énormes pour sortir de la campagne. »

Sur les trottoirs, à Port-au-Prince, qui donne à manger, qui habille ? Ce sont les femmes, constate Yanick Lahens. « Elles trouvent toujours un moyen pour cette économie informelle qui est l’économie majoritaire. C’est tenu par les femmes. Elles ont un poids énorme. Et je pense que cette force a été aussi transmise, quelque part. »

Ses recherches l’ont ainsi amenée à s’intéresser à La Nouvelle-Orléans et à découvrir l’extraordinaire apport de la culture caribéenne. Ce qui lui a permis de mesurer le poids des silences de l’histoire officielle. « On ne m’a jamais appris qu’il y a eu une influence énorme des réfugiés de Saint-Domingue. Quand ils sont arrivés à La Nouvelle-Orléans, ils ont changé économiquement, politiquement, culturellement ce lieu. C’était aussi une sorte de ville-monde à ce moment-là : des Canadiens arrivés du nord, des Européens, des Français et des Autochtones qui quittent les réserves et qui viennent s’y installer. C’est un bouillonnement de rencontres, de cultures. »

Haïti, terre à commotions

Dans une lettre qu’elle a écrite à ses parents depuis Haïti, observant que dans l’île, la couleur de la peau continue à servir d’étalon pour la discrimination, Élizabeth estime que le « code colonial règne encore, mais avec de nouveaux maîtres ».

Beaucoup de choses qui se passent aujourd’hui en Haïti, croit Yanick Lahens, ont leur germe dans ce XIXe siècle haïtien. Comme un fléau originel qui perdurerait, une part des « turbulences » que connaît aujourd’hui encore Haïti peuvent être expliquées par cette espèce de racisme endémique.

« C’est une terre qui regarde ailleurs, alors qu’elle n’a pas encore fini de mettre bas pour ses propres enfants. » Il y a dans cette île « quelque chose de grandiose et d’inachevé », écrit-elle, ajoutant que des guerres ont été livrées, mais qu’il n’y avait pas toujours de victoires.

Mais Haïti, hier ou aujourd’hui, est aussi une « terre à commotions », croit Yanick Lahens. Secousses sismiques, ouragans, trafics. Il y a une vulnérabilité qui est présente depuis le départ du pays, croit aussi l’écrivaine.

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