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«Homo fragilis»: ce que la fragilité a fait de nous

Source : Le Devoir

À rebours des essais dominants qui associent l’histoire humaine à la conquête, à la domination et à la force, Homo fragilis avance une hypothèse à la fois déroutante et inattendue. Si nous avons survécu, ce n’est pas par la loi du plus fort, mais parce que nous avons su protéger les plus vulnérables. La fragilité n’apparaît dès lors plus comme un défaut à corriger, mais comme une condition structurante de l’humain. C’est autour de ce renversement de perspective que s’organise l’essai dense et ambitieux de Samuel Veissière.

Anthropologue et clinicien, professeur associé à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université McGill, l’auteur mobilise ici l’anthropologie évolutive, la psychologie sociale et la psychiatrie pour relier le très long terme de l’évolution aux tensions les plus vives du présent. Son propos se distingue par la manière dont il met en relation les contraintes biomécaniques de la marche debout humaine (bipédie), fondatrices de notre évolution, avec les polarisations numériques de l’époque contemporaine.

D’une lecture parfois exigeante, l’ouvrage explore notamment les récits fondateurs par le biais desquels Samuel Veissière montre que la vulnérabilité n’a pas seulement été subie, mais pensée et organisée. En s’appuyant sur les traditions anciennes autour de la douleur de l’enfantement, il relie le dilemme obstétrical et l’extrême dépendance des nourrissons à l’émergence de la coopération et de la transmission intergénérationnelle. De cette fragilité originelle seraient ainsi nées la culture et l’intelligence collective.

Mais, pour l’auteur, ce mécanisme ancien se dérègle aujourd’hui dans des sociétés hyperconnectées, où la souffrance tend à se transformer en ressource symbolique et identitaire. Une reconnaissance pourtant nécessaire glisse alors vers une concurrence victimaire qui fragilise le débat public, avance-t-il. Cette dérive éclaire, entre autres, les nouvelles lignes de fracture qu’observe Veissière, qu’il s’agisse de la polarisation entre les sexes ou de la tribalisation idéologique amplifiée par les réseaux sociaux. Sans jamais juger, l’anthropologue décrit un climat saturé de peur, de ressentiment et de surinterprétation des blessures, où l’espace commun se trouve progressivement érodé.

À cette dynamique s’ajoute un phénomène central de l’ouvrage, la transformation progressive de la fragilité en catégorie administrée. À mesure qu’elle devient l’objet de diagnostics, de protocoles et de politiques publiques, la vulnérabilité change de nature. Ce qui relevait d’une relation singulière de soin se transforme alors en abstraction mesurable, puis en statut durable. L’individu est ainsi incité à se définir avant tout comme fragile, à se raconter à travers des catégories de risque ou de traumatisme. Cette reconnaissance peut soulager et offrir des protections essentielles, mais elle peut aussi enfermer, en réduisant l’identité à une condition clinique ou morale.

En retraçant l’histoire évolutive de la fragilité humaine, Samuel Veissière montre comment un mécanisme né du soin des plus vulnérables s’est peu à peu transformé en principe normatif. Lorsqu’elle est administrée et sacralisée, la fragilité cesse de favoriser la coopération pour devenir un facteur de fragmentation. De l’école aux médias, de l’université à l’espace politique, les institutions se trouvent alors prises dans une logique de surprotection qui psychologise le débat et rétrécit l’horizon du commun. Loin de renier l’éthique du soin, Homo fragilis en rappelle l’ambivalence et invite à la réinscrire dans une perspective de responsabilité et de capacité d’agir, afin que la vulnérabilité redevienne un lien plutôt qu’une ligne de fracture.

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Titre: Homo fragilis

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