En 1884, Joris-Karl Huysmans (1848-1907) signait un livre vénéneux et incandescent, rejet d’un monde de plus en plus englué dans les filets du capitalisme. La publication du quatrième roman de cet élève le plus zélé de Zola et de l’école naturaliste, qui devait « rendre l’inoubliable service de situer des personnages réels dans des milieux exacts », marquera la rupture avec l’auteur de L’assommoir, « un artiste un peu massif, mais doué de puissants poumons et de gros poings », écrira-t-il 20 ans plus tard.
Après les histoires de prostituées (Marthe, histoire d’une fille, 1876), la plongée dans l’intimité du monde ouvrier (Les sœurs Vatard, 1879) ou la satire douce-amère de la vie de couple (En ménage, 1881), Huysmans avait le premier compris que le naturalisme s’était essoufflé. Jean des Esseintes, le héros d’À rebours, aristocrate en fin de ligne, dandy solitaire revenu de tout, hypocondriaque écrasé par un spleen sans issue, esthète « fini » et critique discret de la bourgeoisie triomphante de la fin du XIXe siècle, ne ressemblait à rien de connu.
Devant la radicalité excentrique d’À rebours, vite devenu le « bréviaire du décadentisme », Barbey d’Aurevilly avait rappelé ce qu’il avait dit des Fleurs du mal de Baudelaire : « Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix. » Rappelant cette phrase dans la préface à la seconde édition d’À rebours en 1903, Huysmans, converti depuis au catholicisme, s’était permis de l’actualiser : « C’est fait. »
Avec Huysmans vivant, la romancière et journaliste française Agnès Michaux (Codex Botticelli, La fabrication des chiens) signe une passionnante plongée dans le Paris fin de siècle. Une biographie un peu hybride qui se lit comme un roman, qui possède une voix et un regard et où se mélangent la rigueur documentaire et le commentaire social, longtemps, trop longtemps après La vie de J.-K. Huysmans (1958) de l’Anglais Robert Baldick.
Né Charles Marie Georges Huysmans dans un milieu petit-bourgeois, rond-de-cuir pendant 30 ans au ministère français de l’Intérieur — il n’a pas eu comme Flaubert ou les frères Goncourt la chance d’être rentier —, cet observateur « qui ne pardonne rien à ses contemporains » était pétri de contradictions. Habitué du Quartier latin, avec ses cafés et ses « brasseries à femmes », l’écrivain avait le goût de la débauche et des lupanars, façon peut-être pour lui de créer « l’équilibre dans le déséquilibre ».
Sans amoindrir la misogynie de l’auteur, Agnès Michaux nous dit qu’il était un homme de son époque, qui n’avait à sa disposition que des femmes de son époque, « éduquées pour satisfaire, servir et torcher ».
Nouvelle direction avec En route (1895) et ses puanteurs d’encens, dans lequel le protagoniste est « hanté par le catholicisme », alors que Huysmans y retraçait les étapes de sa propre conversion à la religion catholique.
S’il n’est pas le plus connu des auteurs-phares du XIXe siècle français, Huysmans a connu une postérité importante. Le Roquentin de Sartre dans La nausée doit beaucoup à Jean Folantin, le protagoniste d’À vau-l’eau (1882), petit employé de bureau englué dans la médiocrité de son quotidien. Et Michel Houellebecq, dont Huysmans est l’un des auteurs préférés, mettait en scène dans Soumission un universitaire chargé de diriger une édition critique des œuvres de Huysmans dans La Pléiade.
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