Tout lire sur: Radio-Canada Livres
Source du texte: Lecture
Pour répondre à un manque flagrant de livres et de manuels scolaires en inuktitut, trois pionniers ont lancé la première maison d’édition au Canada qui offre des livres dans cette langue du Nord. Depuis, ils ont réussi à séduire un public qui va au-delà des frontières du pays.
Assise derrière un kiosque, Louise Flaherty se tient prête à répondre à toutes les questions des curieux qui participent au Sommet sur les langues autochtones qui s’est tenu à Ottawa. Devant elle, plusieurs livres pour enfants, écrits en anglais, mais aussi en inuktitut et en innuinnaqtun, les langues parlées par les Inuit.
Certains se dévoilent même en alphabet syllabique au lieu de l’alphabet latin. Un ovni dans le milieu de l’édition.
Louise Flaherty, cofondatrice de la maison d’édition indépendante Inhabit Media, qui édite ces livres, est formelle : il s’agit de la seule maison d’édition littéraire indépendante de l’Arctique canadien.
Au début des années 2000, cette native d’Iqaluit, au Nunavut, ainsi que Neil Christopher, professeur dans cette partie reculée du Canada, se lancent dans l’édition avec un troisième partenaire, Danny Christopher.
Neil Christopher est enseignant et il s’est rendu compte qu’il manquait des livres en inuktitut.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Ils sont partis d’un constat alarmant : Il y avait un énorme besoin. J’étais enseignante et j’avais un accès limité à l’inuktitut et aux ressources culturelles inuit. Je voulais que ça change
, explique Mme Flaherty, qui en a alors parlé à Neil Christopher.
Ce dernier ajoute qu’il existait alors des livres pour les enfants de maternelle et pour les adultes, mais rien pour les âges intermédiaires. Or, pour les fondateurs, c’est important que tous les groupes puissent se retrouver dans les livres et s’identifier aux personnages.
Le cofondateur estime que le trio, et surtout Louise, n’est pas du genre à se plaindre sans rien faire. Au contraire, il agit.
Les associés commencent alors avec des affiches pour promouvoir la lecture auprès des jeunes garçons surtout, et par la création de manuels de sciences et de mathématiques. Ils créent un OBNL en 2003, puis une entreprise en 2005.
Notre objectif n’était pas d’être des éditeurs, mais des éducateurs
, explique M. Christopher.
La maison d’édition Inhabit a déjà publié plus de 300 romans, poèmes ou encore fictions.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Neil Christopher travaille par exemple à la rédaction de manuels scolaires avec ses propres élèves. Le travail est ardu, car il n’est pas toujours facile de trouver la traduction anglaise la plus appropriée aux mots en inuktitut.
Un travail de lobbying pour recruter des auteurs a commencé.
Au Nunavut, il manquait toute une bibliothèque de livres, alors nous avons lentement essayé de trouver des auteurs qui pourraient nous aider à combler ces lacunes.
Neil Christopher profite de tous les moments, y compris les événements festifs, pour débaucher de potentiels auteurs ou de futures autrices. Je leur disais : « hé, mais tu es un excellent conteur d’histoire. Ça te dirait d’écrire un livre? De participer à cette aventure? » Et c’est comme ça qu’on recrutait
, se souvient-il.
Les aînés ont aussi été impliqués, tout comme les chasseurs. Neil Christopher estime en effet que ces derniers détiennent de nombreuses connaissances en science.
Nous voulions écrire un livre scientifique sur les animaux. Alors on s’est demandé qui connaissait le mieux les animaux. Les aînés et les chasseurs! Nous avons donc fait appel à eux… ils n’auraient probablement jamais pensé à écrire leur propre livre
, explique M. Christopher, sans cacher son enthousiasme.
Plusieurs des récits que nous publions n’ont jamais été écrits auparavant, mais ont, pendant des siècles sous forme de contes, été transmis oralement de génération en génération.
Louise Flaherty affirme que la maison d’édition permet donc de soutenir la recherche sur la mythologie inuit et les connaissances traditionnelles des Nunavummiut, les habitants du Nunavut.
Beatrice Deer fait partie de ceux qui ont signé des livres publiés par Inhabit media. (Photo d’archives)
Photo : Fabrice Gaëtan
Louise Flaherty ajoute que le besoin urgent de documenter et de compiler les histoires inuit était aussi l’une de leurs motivations.
Plus de 35 000 personnes parlent l’inuktitut et presque autant sont de véritables bibliothèques vivantes, détentrices d’une tradition orale qui s’est transmise à travers les siècles.
Grâce à plusieurs voyages, ce qui est donc devenu la maison d’édition Inhabit Media rencontre de nouveaux auteurs et tisse des liens dans la communauté de l’édition.
La maison d’édition se bat pour obtenir des fonds, car souvent, l’intérêt commercial n’est pas suffisant pour financer un livre
, concède M. Christopher, qui rappelle qu’ils doivent ainsi compter fortement sur le soutien du gouvernement fédéral.
Mme Flaherty précise aussi qu’Inhabit Media travaille avec l’autorité linguistique créée par l’Assemblée législative du Nunavut, Inuit Uqausinginnik Taiguusiliuqtiit.
Depuis, Inhabit Media a dépassé sa vocation première et publie des poèmes, de la fiction et même des romans. La maison d’édition en a publié entre 300 et 400, sans compter les livres destinés aux commissions scolaires.
Et ils franchissent les frontières du Nunavut. Nous vendons dans tout le Canada et dans tout le sud des États-Unis. On exporte aussi au Royaume-Uni. Nous vendons également les droits à d’autres éditeurs, ce qui explique pourquoi certaines de nos publications existent en japonais et en espagnol
, se félicite Neil Christopher.
Les fondateurs d’Inhabit Media voulaient permettre aux jeunes Inuit de lire des histoires qui leur ressemblent. (Photo d’archives)
Photo : Greenpeace
Et les redevances sont évidemment versées aux artistes.
Beaucoup doivent travailler ailleurs pour survivre. Et c’est triste, car nous perdons nos artistes, nos auteurs, nos interprètes, car ils cherchent un revenu stable. En leur versant les redevances, nous les aidons à rester des artistes et à gagner leur vie ainsi. Certains de nos auteurs s’en sortent plutôt bien
, détaille encore M. Christopher, en évoquant Beatrice Deer (chanteuse de gorge et autrice) et Aviaq Johnston (autrice), toutes les deux autrices pour Inhabit Media.
Le trio rêve en grand pour le futur. On explore aussi la réalisation de films, afin de documenter notre langue à travers le cinéma et de permettre aux jeunes enfants en âge préscolaire d’écouter leur langue grâce aux projets cinématographiques
, indique Louise Flaherty.










