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Jocelyne Richer dans l’univers de Laure Adler : « Je ne suis pas une écrivaine. »

 

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Certaines personnes peuvent vous déstabiliser en un instant avec une toute petite phrase, en apparence anodine, et pourtant troublante. Vous voilà hébétée, perplexe, en quête d’explications.

J’étais assise aux côtés de Laure Adler, chez elle, sur le sofa blanc du salon, quand la petite phrase de six mots a fendu l’air : « Je ne suis pas une écrivaine. » C’est ce qu’elle a dit, tout bonnement, comme une évidence. Moi, j’étais bouche bée.

Comment peut-on faire une telle affirmation avec pareille production à son actif? Déni? Fausse humilité? On lui doit tant : tous ces ouvrages biographiques consacrés à des femmes remarquables et trop souvent méconnues (Françoise Giroud, Hannah Arendt, Marguerite Duras, Agnès Varda, Simone Weil, Françoise Héritier, Charlotte Perriand), tous ces livres publiés sur la condition féminine, dont un manifeste et un dictionnaire, un essai sur le vieillissement, des récits, un roman, des ouvrages historiques, soit plus d’une trentaine de titres au total, à ce jour, la plupart écrits en solo, quelques-uns en collaboration.

Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, malgré cette impressionnante feuille de route, Laure Adler n’ose pas se définir comme une écrivaine. Elle juge que l’étiquette ne correspond tout simplement pas à ce qu’elle est, à ce qu’elle fait.

« Moi, j’écris des choses, à partir de choses qui ont existé », nuance celle qui dit préférer se voir comme une « passeuse », durant l’entrevue de plus d’une heure qu’elle m’a accordée en avril dernier, dans son bel appartement tapissé de livres du quartier Montparnasse à Paris.

« Mon travail, c’est d’essayer de sortir de l’oubli des femmes qui ont droit à la lumière », explique celle qui s’est donné pour mission de « braquer un projecteur » sur tant de femmes hors du commun, trop souvent laissées dans l’ombre, trop vite oubliées. Dans un souci de rédemption, la biographe s’applique donc à leur faire la place qui leur revient dans l’histoire, en pleine lumière.

Grande intellectuelle, diplômée en histoire et en philosophie, véritable star du monde des médias en France et icône du mouvement féministe, Laure Adler estime que pour prétendre à l’étiquette « écrivain », il faut avant tout célébrer l’imaginaire dans le processus d’écriture, créant de toutes pièces une œuvre émanant d’une « nécessité intérieure ».

Au risque de faire outrage à son humilité, convenons que son rôle dans la littérature dépasse largement celui d’une modeste « passeuse ». Laure Adler a forgé une œuvre. En ce sens, oui, pas de doute, c’est une véritable écrivaine.

Rituel d’écriture complexe et compliqué
Avec le féminisme, l’écriture est le moteur de sa vie. Et c’est loin d’être terminé. À 75 ans, hyperactive et boulimique de savoir, la blonde septuagénaire s’amuse jour après jour à faire un pied de nez à la vieillesse (lire La voyageuse de nuit), toute menue dans ses jeans moulants et son perfecto, des lunettes noires masquant en permanence le regard perçant qu’elle porte sur le monde.

La dame a du style et pas de temps à perdre à compter les années. Et tant de projets en tête, tant de choses à apprendre. Tant de livres à écrire. Et toutes ces femmes à tirer de l’oubli.

Sa production foisonnante pourrait laisser croire que son rapport à l’écriture coule de source, comme une seconde nature. Mais rien n’est plus faux. Une insécurité chronique transforme chacun de ses projets de rédaction en parcours du combattant. Le processus est long, ardu, laborieux. « C’est très compliqué chez moi. Je ne peux pas écrire une phrase sans avoir documenté au maximum. »

Jocelyne Richer dans l’univers de Laure Adler : « Je ne suis pas une écrivaine. »

« D’abord, je lis tout ce que je peux lire. Je commande des livres ou je vais en bibliothèque, ce qui prend beaucoup de temps. Ensuite, je prends des kilomètres de notes sur des cahiers que je ne reconsulterai jamais! Je souligne les bouquins que j’ai achetés. Et puis je marche, parce que pour réfléchir, il faut que je marche ou que je nage. Puis, il y a des choses qui se mettent en place. C’est comme une grossesse avec un accouchement à la fin! Il faut des mois, parfois des années pour que les choses se mettent en place. Et tout à coup je me dis : tiens, je sais comment ça va commencer. »

De quoi devenir dingue
Avant de passer à l’étape ultime du recours à l’ordinateur viendra d’abord celle d’une première rédaction du manuscrit à la main dans un cahier. Femme engagée — « Je suis très écolo » —, soucieuse d’éviter qu’on abatte des arbres inutilement, elle s’appliquera à rédiger un texte occupant le moins d’espace possible dans la page. Souvent, ses mots apparaissent en caractères si minuscules qu’au terme du processus elle n’arrive même plus à se relire! « Donc je réécris une deuxième ou une troisième fois, et puis je peaufine, je peaufine, je peaufine, jusqu’à ce que le texte soit là. »

Parfois, en cours d’écriture, elle se rendra compte qu’elle vient d’acheter ou de relire un livre pour la deuxième ou la troisième fois! « Je me dis que je suis en train de devenir complètement dingue, et qu’il faut que j’arrête! »

Elle convient que sa façon — disons, particulière, voire obsessionnelle — de procéder trahit un manque criant d’assurance, de confiance en ses moyens. Cela peut paraître d’autant plus étonnant quand on constate la fréquence de publication qu’elle s’impose et la qualité de sa production, saluée à l’échelle nationale et internationale. « J’ai un total manque de confiance en moi », reconnaît-elle, décelant en cela un trait féminin universel, inculqué dès l’enfance.

« Je suis fascinée par les vierges. »
Heureusement pour nous, quelle que soit l’image qu’elle peut avoir d’elle-même, rien n’arrête l’ancienne et si pertinente animatrice de L’heure bleue et du Cercle de minuit. À preuve, tous les projets qui animent cette passionnée d’histoire de l’art. Elle a donc entrepris notamment d’écrire un livre sur la figure de la vierge dans l’art, plus précisément à l’époque de la Renaissance. « Je suis fascinée par les vierges », dira-t-elle, cherchant à comprendre pourquoi la virginité des femmes exerce une telle fascination sur les peintres — et les grandes religions — depuis des siècles. Elle note à ce propos à quel point les religions ont instrumentalisé le mythe de la vierge, idéalisée dans une optique « hyper antiféministe ». Qu’on pense à la Vierge Marie chez les catholiques ou aux 72 vierges du Coran.

Son engagement féministe n’a rien d’un engouement passager ou d’une posture. Parlons plutôt chez cette femme entière de ce qui la définit le mieux. Un marqueur identitaire. « C’est ma raison de vivre », écrit-elle dans La voix des femmes, une histoire du féminisme publiée l’an dernier.

Ce fil conducteur de sa longue carrière pourrait l’amener prochainement — c’est ce qu’elle souhaite — à écrire sur une femme à qui elle dit devoir beaucoup : Simone de Beauvoir, la célèbre autrice du Deuxième sexe. Paru en 1949, le livre avait eu l’effet d’une bombe et demeure encore aujourd’hui une référence pour quiconque cherche à décortiquer les fondements de la condition féminine.

« J’aimerais écrire sur Simone de Beauvoir, parce qu’elle a été très importante pour moi », dit cette mère de deux filles et grand-mère, prête à interroger certains enjeux du Deuxième sexe, dont le rapport parfois compliqué entre maternité et féminisme. Laure Adler estime que la pensée et les thèses de Simone de Beauvoir, toujours d’actualité, demeurent incontournables pour analyser le caractère systémique du patriarcat, fondé sur la domination millénaire des hommes sur les femmes.

Livre de chevet : le Nouveau Testament
Toujours en mouvement, sa soif de connaissances et d’action paraît insatiable. On se demande où elle trouve le temps et l’énergie pour mener de front les innombrables activités qui l’accaparent, en marge de son travail d’écriture.

La voilà qui suit des cours de théologie, férue du Nouveau Testament, qu’elle cherche à déchiffrer, en lisant un passage tous les matins. La voilà qui donne des ateliers d’écriture autour du thème « Écrire la vie, écrire sa vie? », question d’établir un contact direct avec les gens, ce qu’elle adore, et de leur insuffler un sentiment de confiance en eux, « ce que je ne sais pas faire avec moi ». La voilà bénévole auprès d’organismes dont la mission lui tient à cœur. La voilà influenceuse sur TikTok, s’amusant à faire des recensions et des critiques de livres. La voilà à rédiger une chronique dans le magazine Les Inrocks. La voilà présidente du jury d’un prix littéraire. La voilà ici, ailleurs et partout. Dynamo toujours en quête de sens.

Une jeunesse en Afrique
En soi, un tel parcours de vie ne mériterait-il pas d’être couché sur le papier? Depuis si longtemps dévouée à explorer la vie de tant de femmes, qu’attend donc cette biographe réputée pour nous raconter la sienne? Bref, à quand l’autobiographie?

Personne ne sera étonné d’apprendre que celle qui fut au cœur des grands débats de société des cinquante dernières années — en tant que journaliste, féministe, autrice, animatrice de radio et de télévision, éditrice, productrice, directrice de France Culture, conseillère politique du président François Mitterrand et quoi encore — a été maintes fois sollicitée pour noircir des centaines de pages sur sa vie. La réponse a toujours été la même : non.

À tout le moins, son éditrice tente depuis des années de l’inciter à partager une partie pas banale de sa vie trépidante : ses années de jeunesse en Afrique. Encore là, refus. Mais le vent commence à tourner : « Elle est en train de réussir à me convaincre », dit cette Parisienne, née en France en 1950, qui a grandi à Conakry, en Guinée, puis à Abidjan, en Côte-d’Ivoire, avant de débarquer à Paris à l’âge de 17 ans, bientôt emportée par le tourbillon de mai 68, célébrant l’explosion du mouvement féministe et la contestation joyeuse de l’ordre établi.

Son père, un ingénieur agronome, est décédé il y a trois ans, lui léguant de précieuses archives susceptibles de constituer un matériau de base à un éventuel manuscrit retraçant la genèse de sa grande aventure. À suivre.

« Je ne suis pas un modèle. »
Laure Adler a ce qu’on appelle une aura. Combien de femmes voient en elle une source d’inspiration, un modèle à suivre? Je lui demande si elle est consciente de son image, de ce qu’elle représente, particulièrement pour les femmes.

« Je ne suis pas un modèle », corrige-t-elle aussitôt, se disant « très mal à l’aise » quand elle sent un piédestal s’approcher de trop près. Surtout si on fait référence à son âge et à sa vaste expérience.

Car s’il est une chose qui l’agace, c’est bien la croyance selon laquelle le grand âge serait synonyme de sagesse. Laure Adler préfère se voir comme une personne sans âge, en constante évolution, en perpétuel apprentissage. Pas question de jouer les mamies savantes s’autorisant à faire la morale ou distribuant des conseils aux générations suivantes, du haut de son perchoir : « Ce serait ridicule de ma part. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est sachant. C’est pas parce qu’on est vieux qu’on en sait plus que les autres et qu’on doit donner des leçons aux autres. Au contraire, on doit recevoir des leçons, pas en donner. »

Quelle belle leçon de vie.

Jocelyne Richer
Native d’Arthabaska, Jocelyne Richer est journaliste depuis plus d’une quarantaine d’années, spécialisée en presse écrite, d’abord auprès de plusieurs quotidiens, puis à l’agence de presse La Presse canadienne à titre de correspondante parlementaire et cheffe de bureau à l’Assemblée nationale pendant une vingtaine d’années. Elle a fait paraître son premier livre, Le sexe du pouvoir (Éditions La Presse), en septembre 2024, une exploration de la politique québécoise au féminin.

Photo de Laure Adler : © JF Paga/Grasset
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Photo de Jocelyne Richer : © Jacques Boissinot

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