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Jules Clara : Décalcifier la vie

 

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Jules Clara : Décalcifier la vie
Dans L’amour et la fête, son troisième livre, Jules Clara explore le cynisme qui colle à la peau, les élans qui peinent à se déployer, les microrésistances qui permettent de tenir debout et la parfois nécessaire impulsion de fissurer nos propres certitudes. À travers Héloïse, héroïne affaiblie, mais néanmoins pourvue d’un désir de vivre qu’elle ne sait plus nommer, l’autrice signe un roman où la fête devient un geste politique et où l’intime se frotte au social. Entretien.

L’histoire est simple : une jeune femme passablement désemparée par la perte de son passeport part de Montréal pour Jonquière dans l’espoir d’accélérer les choses, accompagnée dans son périple par deux camarades d’infortune rencontrés dans la file d’attente pour accéder aux services de Passeport Canada. Mais les détails de l’affaire sont autrement plus compliqués.

Héloïse apparaît d’abord comme une silhouette ambivalente, traversée par une fatigue qui dépasse le simple désenchantement. Pour Jules Clara, ce n’est pas un personnage réaliste au sens traditionnel, mais plutôt « une manière d’être au monde ». Elle explique que son personnage incarne ce qui arrive « quand tu veux tellement être correcte, performante, adaptée, que tu finis par te vider de toi-même ». La lassitude du personnage n’est donc pas un trait psychologique isolé : c’est une posture de survie, un cynisme devenu réflexe, presque une armure. L’autrice insiste : « Je suis partie d’expériences et de réflexions qui me taraudaient. Il y a quelque chose qui tient de l’autofiction là-dedans, oui, mais c’est surtout une vérité émotionnelle, nourrie de moments où les exigences de la vie adulte nous font abdiquer. »

Cette lucidité forcée se heurte à un autre moteur du roman : la tension entre le désir de lâcher prise et l’impossibilité de le faire. Le psychodrame des passeports, qui ouvre le récit, en est l’exemple parfait. Prétexte narratif, certes, mais révélateur d’un système où tout — bureaucratie, capitalisme, attentes sociales — complique la moindre tentative de relâchement. « On vit dans une société où on nous répète de “lâcher prise”, mais tout est fait pour qu’on ne puisse pas », résume l’autrice. Héloïse voudrait cesser de performer, mais elle est prise dans un engrenage qui la ramène constamment à elle-même, la paralysant du même coup et, ironiquement, rendant chimérique toute velléité de performance. En s’attardant au désarroi manifeste de son personnage, Clara a voulu mettre le doigt sur l’angoisse d’une génération qui oscille entre lucidité et épuisement, entre désir de rupture et incapacité à s’arracher à ce qui l’oppresse : « Il y a quelque chose de franchement mortifère avec la vie contemporaine, avec toutes ces balises, toute cette poudre aux yeux qu’on nous jette, de tous bords tous côtés; quelque part dans l’après-pandémie, j’ai réalisé qu’il fallait que je fasse quelque chose pour retrouver ma joie de vivre, laquelle en avait pris pour son rhume tandis que tout cet isolement forcé me contaminait. Au sortir de tout ça, j’éprouvais un réel besoin de connexion. »

L’arrivée d’un certain Pio, dans le récit, agit comme une secousse douce, un déplacement d’air plus qu’un véritable tournant. Elle explique que ce personnage fonctionne comme « un souffle, une ouverture », mais que cela ne suffit pas à libérer Héloïse de ses nœuds : « Même quand quelqu’un arrive et te secoue un peu, ça ne règle pas nécessairement le problème. À la limite, l’énergie de ces étincelles peut mettre en évidence notre propre côté éteint », dit-elle pensivement.

Cette dynamique se précise lorsque l’on compare Héloïse à Marie, personnage secondaire, mais essentiel. Marie avance, sait quoi faire, incarne la version fonctionnelle de ce que la société attend : « Elle a accepté les règles du jeu, n’a pas de difficulté à s’y mouvoir, voit chaque péripétie comme une aventure », résume Clara. Héloïse, elle, résiste, mais d’une résistance maladroite, passive, plus mentale que concrète. Marie sert alors de contrepoint : elle montre qu’une autre manière de vivre existe, même si, à tout prendre, elle n’est pas forcément enviable. Ce contraste éclaire la dérive d’Héloïse, qui ne sait pas où elle va, mais qui sent confusément que suivre la voie tracée pour elle serait une forme de trahison.

L’amour, dans ce contexte, devient un terrain trouble. Christophe, l’amoureux resté à Montréal, omniprésent malgré son absence physique, n’existe presque que dans sa tête, lui renvoyant une version plus assurée d’elle-même : « C’est une dépendance à une idée d’elle-même, qu’elle remet beaucoup en question, mais à laquelle elle s’accroche. Ce n’est pas l’amour qui la retient dans cette relation, mais le vide, la peur du vide, en fait », précise Clara.

Ce tiraillement se manifeste dès les premières pages, dans ce repli obstiné qui la maintient dans son appartement. Alors que tout l’invite à agir, elle reste immobile, figée. La simplicité de Christophe et l’évidence avec laquelle il semble être en mesure d’affronter la vie accentuent encore son sentiment d’étrangeté. « C’est violent, la normalité, quand tu ne t’y reconnais pas », dit Clara. Le roman indique ainsi comment un environnement apparemment banal peut devenir oppressant pour quelqu’un qui peine à habiter sa propre vie.

En somme, Christophe, Pio et Marie sont autant de miroirs tendus dans lesquels elle souhaiterait pouvoir se reconnaître, sans jamais y parvenir tout à fait.

Dans les livres de Jules Clara, il y a presque toujours une scène de fête. Ce n’est pas un hasard; pour elle, ces moments nocturnes portent un message politique : « La fête appartient à la nuit : le jour est sérieux, administratif, souvent morne, alors que la nuit permet de brouiller les frontières, de mêler le froid de l’hiver à la chaleur des corps. L’alcool, aussi, instaure une certaine suspension de nos crispations pour laisser libre cours à ce que nous sommes vraiment, par-delà nos gestes ou nos actions. » L’alcool, dans cette perspective, n’est pas un simple adjuvant : il fait taire la rumination, cette voix intérieure qui accompagne tant d’écrivains et qui, selon elle, expliquerait en partie la longue histoire de l’alcoolisme littéraire.

Au fil de L’amour et la fête, une même ligne de force se dessine : celle d’une existence prise dans ses propres rigidités. Héloïse avance à tâtons, lestée de cynisme, freinée par la peur de se tromper, mais portée malgré elle par un désir de vivre qui refuse de s’éteindre. Les figures qui l’entourent ne la sauvent pas: elles révèlent ses angles morts, ses élans contrariés, ses tentatives maladroites pour se tenir debout dans un monde qui exige trop et pardonne peu. La fête, l’alcool, la nuit: autant de lieux où quelque chose se relâche, où l’on cesse un instant de se surveiller, où l’on retrouve la possibilité d’exister autrement.

Au fond, ce que son livre murmure tient peut-être en un souhait simple : que chacun trouve le courage de gratter la surface, de desserrer un peu l’étau, de laisser entrer l’air. Que l’on ose, chacun à notre mesure, décalcifier nos propres vies.

Photo : © Chantale Lecours

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