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« Je reçois encore deux ans plus tard des messages toutes les semaines de gens qui me disent comment ils ont retrouvé des amis. Les gens ont soif de ce type de relation. Et moi, j’ai envie que ce processus soit lumineux et je leur dis : vos personnes vous attendent quelque part. »
Plaidoyer pour des amitiés plus fortes, plus saines, plus simples, le premier ouvrage de la journaliste, écrivaine et conférencière née en 1991 est loin du guide spirituel ou du livre de croissance personnelle. À la frontière de l’essai et du récit, la formule a touché : au début de l’année 2026, la quatrième réimpression arrive sur les tablettes des librairies.
C’est une expérience intime de l’autrice qui a inspiré le texte : « Je sentais que mes amitiés n’étaient pas satisfaisantes. J’avais toujours aspiré à plus. Quand je suis devenue mère, je cherchais un village, mais tout le monde autour de moi s’est mis à s’isoler dans son cocon familial avec ses enfants, et moi, ça ne me convenait pas. »
Ne lui convenait pas non plus ce qu’elle lisait ad nauseam, soit qu’une fois que nous étions rendus à l’âge adulte, l’amitié était forcément relayée au second plan et qu’il fallait accepter cette fatalité. Une forte intuition l’a guidée dans son désir de faire communauté : « J’avais l’impression que l’on pouvait vivre autrement. Et quand je me suis mise à réfléchir au sujet, j’ai réalisé que c’était beaucoup plus grand que moi. »
Grand comme un ouvrage de près de 300 pages, avec plus de 400 références : articles et chroniques, livres, rapports, infolettres, épisodes de balados et publications venues des médias sociaux. Karine Côté-Andreetti pige autant dans la culture populaire et numérique que dans la science et la psychologie pour démontrer l’importance de se créer un réseau fort pour vivre mieux en cette époque chaotique.
Faire front ensemble
Mais comment combiner ce qui s’écrit sur la question par des experts et expertes et ce qui est décrit au quotidien par de nombreuses personnes en manque de connexion, de chaleur humaine, d’épaules où se poser? L’autrice explique sa démarche : « J’ai voulu vraiment aborder le sujet avec sérieux. Je ne trouvais pas beaucoup de documents ou d’ouvrages qui étaient très axés sur la science ou avec vraiment des données probantes ou des recherches rigoureuses. Mon approche est plurielle, j’ai présenté beaucoup de données existantes, en plus d’aller parler à des sociologues, à des chercheurs et chercheuses en science politique, en psychologie sociale, en anthropologie. Aussi, j’ai été accompagnée par une psychologue qui a tout révisé pour m’assurer, par exemple lorsque j’aborde l’attachement, que c’est soutenu et pertinent. »
Ainsi, Ports d’attache fait une large place aux entretiens menés par l’autrice avec des spécialistes, notamment la psychologue Élisabeth Camirand, la sociologue Cécile Van de Velde ou la professeure de psychologie sociale Marina Doucerain. On y mentionne pareillement les effets néfastes de la solitude sur la santé, l’érosion du capital social d’après Robert Putnam ou la surreprésentation des médias sociaux et d’Internet dans nos vies, par le biais, entre autres, de nombreux articles parus autant dans L’actualité, qu’Elle Québec, The Altlantic, Philosophie magazine ou The Guardian.
C’est son regard de journaliste et de vulgarisatrice qui donne toute sa pertinence à l’ouvrage, sa curiosité aussi, qui permet d’embrasser large et vaste, tout en demeurant accessible. Mais c’est sa manière habile de combiner le tout avec des témoignages d’autres personnes, des duos d’amis, notamment, et de les confronter à ses propres expériences amicales et familiales qui fait toute la différence dans la qualité de la réflexion. On entre dans la tête, dans le cœur de Côté-Andreetti.
« C’était important pour moi d’intégrer des témoignages, parce que je voulais que ce livre, qui aborde les relations, sonne comme si je n’étais pas toute seule à l’écrire. Je voulais que les lecteurs et lectrices assistent à nos conversations. Des conversations franches, sincères, pas toujours réfléchies. J’avais envie de cette simplicité, de cette sincérité. Les gens ont été tellement généreux, vulnérables, courageux. Ç’a résonné très fort puis porté les réflexions à un autre niveau. »
Des réflexions qui sont également inspirées de poètes, romanciers et romancières et essayistes. Ainsi, Martine Delvaux, Marie Uguay, Camille Readman Prud’homme et Mathieu Bélisle font partie de la constellation de l’écrivaine, qui cite aussi bell hooks, Hannah Arendt et Hartmut Rosa. De plus, l’autrice dit avoir découvert récemment Gabrielle Filteau-Chiba, dont elle a adoré l’univers. Tout comme ceux de Florence Sara G. Ferraris et de Marie-Andrée Gill.
Ports d’attache fonctionne comme le point de départ d’un chantier plus vaste, d’une conversation que l’autrice entretient depuis la publication. « À partir du moment où mon livre a été publié, continue Côté-Andreetti, je n’ai pas arrêté de rencontrer des gens et de reprendre des notes. Leurs retours ont nourri ma réflexion. Je considère que c’est précieux d’aller sur le terrain, comme quand je donne des conférences ou des ateliers, et d’avoir des discussions humaines. » Sa soif d’apprendre et son envie de le faire en commun lui permettent d’être déjà dans un nouveau projet d’écriture qui, avance-t-elle, creuse le même sillon de la connectivité humaine, n’en disant pas plus pour le moment.
Comment se faire des amis
Les sujets abordés dans le livre résonnent avec l’époque actuelle, notamment les médias sociaux et les collectivités réelles qu’ils ont créées, la sororité comme mode de vie, l’éclatement du couple, les nouveaux modèles familiaux, la masculinité toxique ou l’amitié pour contrer la morosité ambiante.
Récemment, sur ses propres médias sociaux, l’écrivaine a publié un « manifeste pour le retour des partys de sous-sol », et ce, écrivait-elle, pour contrer la friendflation, soit la hausse des dépenses pour voir nos ami·es et par exemple, d’aller au restaurant avec eux, et le flaking, c’est-à-dire « l’habitude de plus en plus courante d’annuler ou de se désister à répétition des sorties entre ami·es, souvent à la dernière minute, par anxiété, épuisement, surcharge… ou manque de moyens! » Ainsi, retourner à la base, aux moments simples, sans verre de vin et sans café, aux potluck dans les sous-sols, nous qui ne sommes plus habitués à ouvrir nos maisons, de peur que tout ne soit pas parfait.
Si l’ouvrage ne donne pas de recettes pour se faire des amis, mais propose surtout différentes manières de « créer des brèches », il fournit tout de même quelques astuces en conclusion. Faire le tour de notre réseau, donner la chance à cette connaissance avec qui on s’entend toujours bien, proposer une activité lors de premières rencontres, tolérer le silence, aller au-delà de la question « qu’est-ce que tu fais dans la vie » et s’inscrire en solo à un cours ou un club sont quelques-unes des pistes avancées. De petites révolutions, certes, mais efficaces. D’ajouter de la lumière, précise l’autrice.
« Il faut se rappeler que quand on est à contre-courant, on rame plus fort, on s’épuise plus vite aussi, conclut Karine Côté-Andreetti. On est fait pour vivre ensemble, mais tout est fait pour que vivre ensemble soit compliqué. J’ai envie de dire aux gens de hang in there puis que l’on est une gang à ramer à contre-courant puis qu’on va se rencontrer quelque part. »
Photo : © Martine Doyon





