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Pour ce considérable phénomène alimentaire, pour ce fondateur du merveilleux gastrique, aucun prénom n’est nécessaire, un nom seul suffit, celui de la localité du Lyonnais où il serait né vers 1772 : Tarare. Et Tarare fait merveille avec ces deux « a » en cascade qui vous amènent à l’ouvrir, à l’ouvrir grand, si grand, que l’on menace d’avaler le monde. Taaraare ! Car ce héros, tout sauf fictif, le Glouton éponyme du roman de l’écrivaine anglaise A. K. Blakemore (née en 1991), est un homme sans fond, un freak, cousin de ceux de l’Américain William Lindsay Gresham (Nightmare Alley, 1946 ; Gallimard, 2021) ou de Grenouille, héros du Parfum, de Patrick Süskind (Fayard, 1986). C’est un être polyphage, capable de tout engouffrer, d’un bouchon de liège à un chat vivant, d’une pelletée de mou à un rose bambin.
Proie, dès l’enfance, d’une fringale permanente, il est chassé de sa famille paysanne pour devenir la mascotte d’une escouade de baladins et de prostituées qui le mène à Paris, où il exhibe sa fringale universelle. Entré dans l’armée à l’heure des guerres révolutionnaires, il ne se suffit guère de la ration réglementaire, quêtant du rab dans les terrains d’ordures et autres rebuts. Son appétence à l’engloutissement devenue fameuse, il est dirigé vers un hôpital versaillais où on tente de le modérer à grand renfort de laudanum et d’œufs à la coque (sans rire !). Faisant foin de toute cure, il complète alors son ordinaire en dévastant la morgue et raclant les caniveaux. Il est rappelé à Dieu en 1798, des suites d’une diarrhée tuberculeuse. De cette histoire pleine de déglutition et de fureur, A. K. Blakemore a tiré un régal de fiction, tout en violence charnelle, étreintes poétiques et dégustations verbales. Tout nous est conté à fleur de matière, en pleine chair, sans égard. On y écoute Tarare, l’omnivore, le boulimique, narrer sa vie à une nonne pudique, sœur Perpétue, qu’il chamboule par ses crudités et ses mains rôdeuses. Superbe traduction de Françoise Adelstain. On en redemande !
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