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La joie brisée

 

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La joie brisée

En une seconde, quand j’ai vu les images de ta mise à mort, j’ai perdu le sourire. J’essayais pourtant d’avancer sur cette ligne de vie que traçait ma dernière chronique. J’espérais pouvoir le garder en coin pendant un moment, mais non. Le bruit des bottes ne tolère pas la moindre étincelle dans la noirceur qu’il cherche à installer. Ma joie s’est brisée en te voyant cloué au sol et abattu par l’ICE.

Écrire pour résister
Comment écrire? C’est la question qui m’habite depuis ta mort et qui ne trouve pas de réponse claire et satisfaisante. Je sais, elle est trop large cette question, mais pour moi elle est nécessaire. Elle est un hapax qui m’oblige à rompre avec ma façon d’appréhender ce que j’essaie de faire ici depuis deux ans. Cette interrogation est vaste parce que sa réponse détermine ma manière de m’adresser à ceux qui vivent dans un monde où tu es absent. Je ne tiens pas à engager les autres dans le même questionnement, je suis trop brouillon pour être normatif. Je veux simplement te dire en quoi, pour moi, il est insoutenable de continuer de chroniquer comme je le faisais avant de te voir, inerte, au coin de la 26e Rue et de l’avenue Nicollet à Minneapolis.

Soyons clairs : je sais que ce texte ne te ramènera pas de ce côté du Styx. Il y a dans l’encre de nos plumes quelque chose comme un espoir de justice, mais cette soif, en clin d’œil à Sartre, ne vaut rien devant ton assassinat politique. Alors qu’est-ce qu’on fait? En m’inscrivant dans le sillage des livres de Geoffroy de Lagasnerie, Penser dans un monde mauvais et L’art impossible, j’essaie simplement de réfléchir à comment traduire nos résistances politiques dans nos textes.

Pour m’aider, j’ai plongé dans le plus récent et important livre d’Édouard Louis, Que faire de la littérature?. Dans ces magnifiques entretiens avec Mary Kairadi, cet écrivain et ami proche de Geoffroy de Lagasnerie nous invite à comprendre sa conception de la littérature et l’ambition de son projet. Dans un dialogue franc et posé, il m’a déstabilisé sur une série de lieux communs entourant la littérature. Pour ma part, c’est un passage sur la honte et l’écriture qui m’est resté en tête. S’appuyant sur la pensée de Milo Rau, il dit : « Qu’est-ce que je fais? Qu’est-ce que je dis? Qu’est-ce que je ne fais pas? De cette interrogation, on ne peut pas ne pas avoir honte, honte de ne pas lutter assez contre cette laideur du monde, et de cette honte on peut faire de la littérature différemment. »

Comment écrire différemment? Peut-être en utilisant la honte comme « instrument d’écriture », comme façon de se rappeler toujours pour ou contre quoi on écrit. La honte nous rappelle qu’il est facile et confortable d’être complice parce qu’il s’agit simplement de ne rien changer au cours des choses. Comment produire une littérature qui nous permet de rendre visibles et patents ton courage et le drame de ta mort?

Une littérature de confrontation
Peut-être en osant l’émotion et l’explicitation. Comme le montre bien Édouard Louis, un certain discours sur la littérature nous enjoint d’éviter le « pathos » et de préférer investir l’implicite du texte. Si une plus grande place à l’émotion franche et directe est une manière, comme le dit Édouard Louis, d’« imposer un ressenti dicté par l’auteur », elle ouvre une possibilité correspondante pour la littérature : « […] qu’on ne puisse pas échapper à ce dont elle témoigne. » Quand les temps sont à la mise à mort en pleine rue et à la restriction des droits pour des pans entiers de populations, je pense qu’il faut explorer cette esthétique pour voir ce qu’elle nous permet de révéler. Sérieusement, crois-tu vraiment que celles et ceux qui ont le projet d’une littérature politique ont encore le luxe d’une écriture qui euphémise l’injustice de ta mort?

Et il reste la question de « l’implicite » du texte, de ce qui est « dit sans le dire » ou « suggéré ». Si ce geste est une invitation à l’intelligence du lecteur, il est aussi utilisé pour botter en touche. Si nous voulons combattre, il nous faut être compris. Dans ma chronique « Le vampire », j’ai versé dans ce goût de la métaphore pour ne dire que tardivement le mot qui fâche : « fascisme ». Mais à quoi bon, sinon pour masquer justement ce qu’il nous faut mettre en lumière. Les temps sont à ce qu’Édouard Louis appelle une « littérature de confrontation ». Nous n’avons plus le luxe, comme il le dit si bien, de « se mettre à l’abri du monde par la littérature ». Les temps sont à la mise en danger, tu nous l’as fait voir.

Avoir le courage de la littérature
C’est exactement ce qu’ont fait des centaines de personnes pour déstabiliser et faire tomber le régime communiste en Pologne lors de la guerre froide. Dans un essai journalistique écrit comme un polar, Le book club de la CIA : Le secret le mieux gardé de la guerre froide, Charlie English, ancien chef du service international du Guardian, nous présente le « Programme du Livre », développé dans les années 1950 par la CIA. En envoyant des livres d’Orwell, de Camus et d’Arendt à des citoyens polonais, soutenus par les services secrets américains, ils ont participé à la chute du régime communiste de leur pays. La lecture de ce livre nous amène à deux constats : la peur que suscitaient certains livres pour le régime soviétique et les stratégies pour dépasser la censure chez les populations locales. Le problème est que chaque page du livre nous ramène au présent et aux futurs potentiels des États-Unis. En lisant ce livre, je savais très bien dans quel camp tu aurais été. Ces livres, passés sous le manteau de l’autre côté du rideau de fer, ont contribué à maintenir une certaine idée de la liberté vivace. Ton geste, aujourd’hui, a ouvert une résistance qu’il nous faut nourrir. À la question « Que faire de la littérature? » d’Édouard Louis, nous pouvons répondre: quelque chose qui résiste activement au pouvoir.

Alors que je t’écris en cherchant comment écrire dans un monde mauvais, je t’ai vu agir concrètement contre ce pourvoir.

C’est faire notre métier d’humain que de faire comme toi.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

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