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La part la plus antisociale de nous

 

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Source du texte: Lecture

J’ai commencé à écrire sur l’amitié en 2018, alors que je tenais la chronique « Filles corsaires » dans la revue Liberté. À l’époque, j’avais l’impression d’investir un thème trop peu abordé, particulièrement sa dimension féministe. J’ai publié S’engager en amitié (Écosociété, 2023) avec le désir d’offrir à un lectorat plus jeune — finalement, le livre s’est retrouvé dans les mains de personnes de tous âges — des réflexions qui contribueraient à ouvrir des possibles dans une société construite autour de la famille nucléaire. Je ne suis visiblement pas la seule à avoir cru à la nécessité d’interroger davantage les différentes manières d’être au monde que permet l’amitié, parce qu’un nombre important d’ouvrages portant sur les liens amicaux — défendant leur importance, analysant leurs formes potentielles — sont parus depuis, autant en France qu’au Québec.

Ce regain d’intérêt s’est aussi traduit par une multiplication des publications — des articles, des segments de podcast, des sorties sur les réseaux sociaux — mettant en scène des relations amicales. Je n’ai jamais vu autant de personnes dans mon milieu afficher leur grande amitié avec telle autre personne. Revendiquer la sororité en évoquant notre rencontre avec cette artiste que nous admirons tant, et avec qui nous n’avons cessé de correspondre depuis, remercier publiquement cet ami ou cette amie qui écoute nos angoisses de publication et nous relit bénévolement depuis nos premiers poèmes. Même si je suis a priori en faveur de toutes formes de célébration de l’amitié, ces témoignages me mitigent. Une part de moi se demande toujours ce que ces démonstrations permettent réellement. Si elles contribuent vraiment à valoriser des formes de solidarité ou si elles ne dénotent pas, surtout, une recherche de capital symbolique.

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Dans le cadre de l’édition 2023 du Salon du livre de Montréal, j’ai été invitée à participer avec deux autres autrices à une table ronde portant sur les rapports entre sororité et écriture. L’événement avait lieu dans le local d’un centre de femmes, et rassemblait un mélange inattendu de littéraires, de jeunes artistes queers et de militantes plus âgées qui utilisaient les services de l’organisme. La discussion s’est déroulée rondement, comme je l’imaginais, car la thématique de l’amitié, si elle a pu être sous-explorée, soulève rarement la controverse. Nous avons parlé de nos lectures respectives, des rencontres qui ont influencé nos pratiques respectives au fil du temps. L’animatrice a conclu le panel en nous demandant si nos amitiés avec d’autres autrices revêtaient une importance particulière pour nous. La question n’avait rien de choquant, mais elle a soulevé en moi une série d’interrogations.

J’ai spontanément nommé quelques écrivaines dont le travail m’inspire, avec qui j’ai des conversations inspirées qui nourrissent ensuite mes propres réflexions. Ma réponse était honnête : je suis reconnaissante de pouvoir compter sur un réseau d’intellectuelles avec qui je peux à la fois partager mes doutes liés à mes projets, des références littéraires et des pans de ma vie personnelle. Mais je me suis demandé ensuite si ces amitiés-là — en comparaison avec les amitiés que j’entretiens avec des personnes qui n’écrivent pas, même qui ne s’intéressent pas à la littérature — revêtaient une signification distincte qui méritait d’être réfléchie. J’ai craint qu’énumérer ainsi les noms de ces personnes qui me sont pourtant chères serve plus qu’autre chose à me positionner avantageusement dans le champ littéraire.

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La publication de S’engager en amitié a coïncidé avec un changement de cap dans ma vie professionnelle, qui a transformé également ma vie sociale. Alors que je travaillais depuis plusieurs années dans le milieu du livre, j’ai été embauchée comme organisatrice communautaire en droit du logement. Je me suis mise à passer la majorité de mon temps avec des personnes dont je partage les convictions politiques et le sens de l’engagement, mais à qui je ne parle que rarement de mes projets littéraires. Certaines de ces personnes se sont mises à occuper une place centrale dans ma vie. Je leur confie mes états d’âme comme les événements anodins de ma vie de tous les jours. Nous nous envoyons des memes et des photos de nos chats. Même si je continue à entretenir des amitiés qui me tiennent à cœur avec d’autres autrices, celles-ci occupent dans ma vie une place ni plus ni moins importante que ces nouvelles relations que je chéris, et dont on ne risque pas de me demander les noms dans une entrevue ou une table ronde. Parce que j’ai une forme de pudeur qui me rend la seule perspective d’exposer mon quotidien terriblement angoissante, mais aussi parce que la signification de ces liens humains réside, j’ai l’impression, dans quelque chose de tellement banal que je ne saurais pas comment en faire un récit d’intérêt général. Surtout, je ne vois pas qui aurait quoi que ce soit à en faire, et cela m’est rassurant.

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Les amitiés, parce qu’elles peuvent prendre des formes multiples et qu’il n’y a théoriquement pas de limite à la quantité qu’on peut entretenir, sont des types de relations sur lesquelles il peut être tentant de tirer profit. Les relations, même lorsqu’elles sont fondées sur un engagement sincère, peuvent facilement être brandies pour confirmer son appartenance à certains milieux. J’ai l’impression que ce réflexe contribue surtout à faire la promotion de certaines formes d’entre-soi, sans ouvrir à de réelles réflexions sur ce que les amitiés rendent possible dans notre monde.

Je ne crois pas qu’il y ait des amitiés plus authentiques que d’autres. Du moins, je n’ai pas envie de m’aventurer dans cet exercice de distinction, car je ne crois pas que ce soit la nature des relations qui soit compromise ici, seulement que cette tendance à la promotion des amitiés mérite d’être remise en doute. Ce qui fait à mon sens la qualité des liens amicaux relève de l’intimité et de la quotidienneté. Il me semble que, si on sort de la logique du positionnement dans le champ social, la grandeur d’une amitié n’a rien à voir avec la notoriété ou les accomplissements intellectuels des personnes concernées. Je suis convaincue que ce qui nous lie à nos ami·es, ce que nous nous apportons mutuellement, concerne, en fait, la part la plus antisociale de nous, celle qui se met difficilement en scène et qui ne cherche la reconnaissance que de celles et ceux que nous aimons.

La part la plus antisociale de nousCamille Toffoli
Camille Toffoli est essayiste et militante. Son dernier livre, Chez elles : Histoires de résistance au temps de la crise du logement, paraîtra aux Éditions du remue-ménage en mars 2026. Elle travaille comme organisatrice communautaire en droit du logement.

Photo : © Chloé Charbonnier

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