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D’abord un bref rappel, scolaire : la guerre du Péloponnèse oppose, à la fin du Ve siècle avant J.C., Athènes et son empire maritime, la Ligue de Délos, à Sparte et à la Ligue du Péloponnèse. Elle s’ouvre sur la crainte spartiate face à l’expansion athénienne et se déroule en plusieurs temps.
La « paix de Nicias » offre une trêve fragile ; puis l’expédition de Sicile (415-413) tourne au désastre pour Athènes. Dans la phase finale, le soutien financier perse permet à Sparte de se doter d’une flotte efficace. En 404 av. J.-C., Athènes capitule : ses Longs Murs sont abattus et son empire démantelé.
Le conflit laisse aussi une trace politique profonde. Épuisée, divisée, Athènes connaît en 411 av. J.-C. un premier épisode oligarchique, puis, après la défaite finale, l’installation du régime des Trente Tyrans, soutenu par Sparte. Cette dictature, brève mais violente, marque la cité par les purges et les confiscations. Elle prend fin en 403 av. J.-C., lorsque les démocrates menés par Thrasybule rétablissent la démocratie.
L’histoire ancienne, celle des grandes figures, a retenu Périclès, stratège athénien au début de la guerre, Cléon et Brasidas, symboles de la radicalisation du conflit, Alcibiade, personnage brillant et controversé, passé d’un camp à l’autre, ou encore le Spartiate Lysandre, artisan de la victoire finale. Et Thucydide, général athénien devenu historien, dont le récit demeure la principale source pour comprendre cette guerre et ses mécanismes.
Quand la cité bascule
« Totale », ici, parce qu’elle envahit tous les étages de la cité, et on ne parle pas des Tarterêts. Elle dure un peu plus de 25 ans, avec des phases, des fausses pauses, des reprises, elle étire les nerfs au point de rendre l’exception quotidienne. Elle fait basculer l’éthique publique : ce qu’on n’oserait pas faire « avant », on finit par le faire « par nécessité ». Elle contamine les alliances, l’économie, la religion, les récits qu’on se raconte sur soi.
Et elle fait pire : elle détraque le langage. Thucydide a cette intuition que, dans la stasis (la guerre civile, la faction), les mots changent de sens. La prudence devient lâcheté, la modération devient compromission, l’audace devient vertu. Ce n’est pas un détail littéraire : c’est le mécanisme intime par lequel une société se persuade qu’elle a raison d’être brutale.
Quand on comprend ça, « guerre totale » cesse d’être un slogan et devient une expérience anthropologique : la guerre comme force qui reconfigure ce qu’une communauté estime respectable.
On aime les affiches simples : Athènes la démocratique, Sparte l’oligarchique, les gentils États-Unis (on y croit de moins en moins quand même), les méchants chinois. La mer contre la terre, la parole contre la discipline, les Longs Murs contre l’agôgê. Ce n’est pas faux, mais c’est un raccourci qui, à force d’être répété, endort.
Démocratie et impérialisme
D’abord, la démocratie athénienne n’est pas un club universel : elle repose sur des exclusions massives (femmes, esclaves, métèques). Ensuite, la cité qui parle si bien est aussi une puissance impériale — et l’empire, même sous procédure démocratique, reste un empire.
Quant à Sparte, elle n’est pas seulement une caricature de caserne : c’est un système politique complexe, obsédé par l’équilibre interne et la peur de la révolte servile, et qui apprend, parfois tard, qu’une guerre de longue durée exige aussi… de l’argent, donc des alliances, donc des compromis.
La guerre du Péloponnèse n’est pas seulement Athènes contre Sparte. C’est un échiquier d’îles, de ports, de « petites » cités prises dans les filets des « grandes », de coalitions qui se font et se défont, de rivalités locales qui prennent feu au contact des blocs. Et – point crucial que l’on oublie trop dans les comparaisons rapides avec notre monde – la Perse n’est jamais loin : l’or perse finit par compter, parce qu’une flotte se paie, et qu’une guerre longue finit par dépendre du financement.
Ce que Luciano Canfora rappelle, grâce à sa manière de s’appuyer sur Thucydide et d’autres sources, c’est que réduire le conflit à deux « modèles » politiques qui s’affrontent, c’est déjà tomber dans une propagande d’époque : celle qui avait besoin de simplifier pour mobiliser.
Lire Thucydide sans déterminisme
On dit souvent : Thucydide, « premier historien moderne ». C’est vrai si l’on entend par là : une ambition de méthode, un effort pour distinguer le prétexte de la cause, un souci de la cohérence, une méfiance envers le merveilleux. Mais c’est trompeur si l’on oublie qu’il écrit aussi comme un homme situé.
Thucydide est un témoin engagé, un aristocrate athénien, un général, un exilé. Il écrit avec la dureté de celui qui a vu sa cité perdre son sens. Il affirme vouloir produire un ktêma es aei — un « bien pour toujours » — et cette expression, très courte, a nourri des bibliothèques entières : le texte comme instrument durable de compréhension. Mais « durable » ne veut pas dire « neutre ».
Il distingue l’étincelle et l’incendie. Ce n’est pas « un incident » qui fait basculer l’histoire, c’est un déséquilibre accumulé, puis rationalisé après coup. Là, on comprend pourquoi les géopoliticiens l’aiment : parce qu’il donne une grammaire. Mais l’erreur serait d’en faire un manuel : Thucydide n’offre pas une recette, il offre une lucidité sur la façon dont les humains se persuadent qu’ils n’avaient « pas le choix », comme ce mythe, plusieurs fois battu en brèche, que la République de Weimar ne pouvait que conduire au nazisme.
L’érudition philologique de Luciano Canfora tient à son retour aux formulations, aux nuances, aux mots grecs : c’est ainsi qu’il restitue la rugosité politique de l’époque. La guerre du Péloponnèse serait, là encore, une crise de décision.
Une démocratie en guerre
Un des paradoxes les plus instructifs à faire sentir à des lecteurs d’aujourd’hui : au moment même où Athènes incarne, pour nous, une sorte de sommet artistique et intellectuel (on pense au Parthénon – commencé en 447 -, au théâtre, à la sculpture), elle est aussi un empire en guerre, et bientôt une démocratie malade, prise entre panique, orgueil, rivalités de clans.
On ne comprend pas cette époque si on la peint en blanc. Elle est de couleurs plus sombres : peur, compétition (l’agon), désir de grandeur, obsession du regard des autres, recherche de prestige. Les cités grecques sont des petites sociétés surchauffées, où l’on se connaît, où l’on juge, où l’on se souvient, où l’humiliation se transmet. Dans un tel monde, la guerre n’est pas seulement un conflit d’intérêts : c’est une lutte pour la dignité telle qu’on la définit publiquement.
Et Thucydide – suivi, discuté, scruté par l’historien – est un guide redoutable parce qu’il ne moralise pas comme un prêcheur : il montre. Il montre comment on glisse.
Luciano Canfora suit l’ordre des événements mais choisit des épisodes pour penser leur « signification profonde » et leurs traces aujourd’hui. La tentation, ici, serait de faire du livre une simple rampe vers nos obsessions contemporaines : « Regardez, c’est les États-Unis et la Chine. »
L’intérêt d’un Canfora – avec son profil d’érudit, sa fréquentation des traditions intellectuelles italiennes, sa sensibilité aux usages politiques de l’histoire -, c’est qu’il peut faire l’inverse : utiliser nos parallèles comme révélateurs de nos propres simplifications. Autrement dit : si les stratèges modernes aiment Thucydide, c’est peut-être aussi parce qu’ils aiment se raconter une histoire où les grands acteurs sont pris dans un mécanisme presque naturel.
Une dynamique plutôt qu’un destin
Thucydide, lu finement, est moins déterministe qu’on ne le croit : il décrit des structures, oui, mais il insiste aussi sur les erreurs, les passions, les illusions collectives. Ce n’est pas un destin, c’est une dynamique humaine.
Luciano Canfora, en philologue, a une arme contre la paresse intellectuelle : l’attention au détail. Un adjectif, une tournure, un terme de procédure, et c’est un pan de politique qui réapparaît. Un mot grec n’est pas un mot français, il transporte des présupposés. Lire avec un philologue, c’est se rappeler que l’histoire est faite aussi de catégories mentales, pas seulement de « faits ».
Et parce qu’il ne « fait pas l’économie d’un récit haletant », le livre promet une chose rare : apprendre sans se sentir en classe. On ne vous demande pas d’admirer un tableau chronologique, mais de suivre une suite de scènes où l’on comprend, presque physiquement, ce que la guerre fait aux corps et aux décisions.
Pour qui, et pourquoi lire ce livre ? Pour celles et ceux qui ont déjà croisé la guerre du Péloponnèse comme un chapitre obligatoire – « Athènes perd, Sparte gagne, puis tout le monde est épuisé » – et qui pressentent qu’il manque l’essentiel : comment une société bascule.
Pour celles et ceux qui se méfient des analogies faciles avec notre actualité mais qui ne veulent pas renoncer à l’idée que l’Antiquité peut éclairer – non pas parce qu’elle répète le présent, mais parce qu’elle révèle des mécanismes universels : la peur, le prestige, la rivalité, la fragilité des mots. La guerre du Péloponnèse n’est pas une légende. C’est une leçon d’intensité.
Par Hocine Bouhadjera
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