Tout lire sur: Revue Les Libraires
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Chaque année, elle revient comme une vieille connaissance dont on ne sait plus trop comment saluer le retour : la rentrée littéraire. On en connaît les rituels, les enthousiasmes attendus, les passages obligés, les souhaitables surprises. Et pourtant, chaque fois, quelque chose a changé. Les rideaux ont pris une autre texture, les voix se sont chargées d’un grain nouveau, le monde s’est déplacé — parfois sans prévenir. Le monde littéraire, cet organisme nerveux, continue de muter en silence, en phase ou en rupture avec les secousses du réel. La littérature en capte les soubresauts et laisse jaillir les épiphanies qu’elle seule sait glisser derrière les vitres sans tain du monde qui vacille.
À surveiller
Foule monstre
Simon Brousseau (Héliotrope)
Près de dix ans après le génial Synapses, Brousseau propose, avec Foule monstre, le digne héritier de sa première publication : une suite de microrécits où affluent des personnages de toutes sortes, êtres de passage momentanément saisis, le temps d’un paragraphe, dans la splendeur, la misère, le sublime ou le ridicule de leurs vies. L’hydre aux mille têtes qui en émerge est un kaléidoscope stupéfiant d’intelligence narrative, d’acuité d’observation, de perspicacité et de fulgurances existentielles dont l’étonnante variété n’a d’égale que la richesse thématique. Une réussite à tous les niveaux. En librairie le 10 octobre
Le chien ne meurt pas à la fin
Joël Martel (La Mèche)
Dans ce roman à la fois tendre et déjanté, les animaux servent de relais à une mémoire en désordre, témoins muets d’une vie qui oscille entre le burlesque et l’émotivité. En égrenant le bestiaire des hasards de sa vie, Martel transforme chaque bête en balise existentielle, chaque anecdote en éclats de vérité, le tout dans une prose bienveillante, sensible et complice. Par-delà l’humour manifeste et les situations absurdes, de cet amalgame hétéroclite se dégage une philosophie où l’amour, l’affection et le souvenir se conjuguent de façons aussi intemporelles que nostalgiques.
Le bonheur
Paul Kawczak (La Peuplade)
Incantation en clair-obscur, sfumato moral, conte hanté où l’Histoire se déforme sous les lueurs d’un fantastique inquiet, le deuxième roman de l’auteur de Ténèbre n’a rien à envier au charme vénéneux du premier, qui avait fait sa renommée. Dans les décombres d’un château rongé par le temps, trois enfants se terrent, traqués par Peter Pannus — spectre militaire, figure de l’effroi pur, silhouette sans visage rôdant comme une malédiction. Ode à l’enfance sacrifiée sur l’autel des violences collectives bardée d’une tension aux proportions mythologiques, Le bonheur réinvente l’Occupation à la manière d’un théâtre d’ombres où l’art et la beauté semblent les seuls remparts contre l’inhumain. Un livre qui confirme l’indéniable talent de cet auteur qui n’en est probablement pas à ses dernières prouesses.
Catalogue de ce qui est perdu
Carle Coppens (Le Quartanier)
Élégie fragmentée, roman en forme d’inventaire matérialisant les absences, le nouveau livre de Coppens puise une eau cristalline aux sources d’un Styx mélancolique. Le narrateur, défaitiste méthodique flirtant avec la résignation, y arpente les ruines du quotidien avec une ironie complice formant une constellation — objets oubliés, figures familiales, anecdotes improbables, qui dessinent, en creux, le portrait d’une vie en perpétuelle érosion. Avec tendresse et précision, Coppens cartographie le passé en laissant affleurer le tragique sans jamais céder au désespoir. Dans une langue souple et affûtée, il épouse les contours du manque avec une grâce discrète et transforme la perte en sanctuaire. En librairie le 15 septembre
Combustion libre
Alex Viens (Le Cheval d’août)
Un peu plus de trois ans après Les pénitences, entrée fracassante en littérature s’il en est, Viens réapparaît avec un véritable brasier littéraire, une incursion vertigineuse dans les ruines du deuil et les frémissements d’un amour en équilibre fragile. Léo, naufragé affectif, s’enferme dans l’appartement maternel comme on s’enferme dans une mémoire trop vive peuplée de figurines de la Vierge et de silences qui brûlent. L’absence de Lucie, omniprésente, se diffracte dans les objets, les hallucinations, les visages aimés — jusqu’à faire vaciller le réel. Viens organise ce chaos intime avec une prose incandescente, où chaque phrase semble consumée par l’urgence de dire. Le roman devient alors une danse entre la perte et la réinvention, une combustion intérieure où l’aliénation ouvre paradoxalement la voie à l’émancipation. Combustion libre ne raconte pas une chute: il en fait une ascension fiévreuse, une poésie du désordre, un cri d’amour lancé depuis les marges. En librairie le 22 septembre
Tombée de la nuit
Maryse Andraos (Triptyque)
Dans ce roman de l’éveil et de l’abandon, où l’attente et la mémoire s’entrelacent tels les vents d’une nuit sans sommeil, deux femmes s’aiment — ou tentent de s’aimer. Ce qui débute comme une promesse se dégrade peu à peu, glissant vers l’aigreur, effleurant l’abus. Mais le véritable cœur du récit se trouve ailleurs : dans cette voix qui, depuis les recoins du manque et les nuits d’insomnie, remonte le fil des souvenirs pour tenter de comprendre ce qui en elle résiste, ce qui appelle, ce qui espère encore. Dans une langue discrète et limpide, le deuxième livre d’Andraos interroge les blessures familiales, la solitude, les désirs ambivalents et l’inconfort d’exister en marge tout en poursuivant son exploration des liens entre les femmes, des identités mouvantes et de la possibilité — fragile, mais tenace — d’aimer autrement. En librairie le 10 septembre
Cindy_16
Louis-Daniel Godin (La Peuplade)
Avec ce deuxième roman, Louis-Daniel Godin déploie une prose tendue, elliptique, où chaque mot semble tirer sur le fil d’un gilet qui se détricote lentement, laissant à nu une vulnérabilité sans exhibition, heurtée, traversée de syncopes et d’élans soudains. Le récit, porté par un narrateur en quête de sens à la suite de la mort d’un ancien amant — homme double, séducteur et criminel —, se construit dans l’urgence d’une mémoire qui trébuche, revient, s’emballe. L’écriture, fébrile et parcellisée, double les remous d’une pensée qui vacille, refusant la linéarité, tout comme la complaisance. À travers ce rythme saccadé, haletant, Godin donne forme à une expérience trouble, celle d’un adolescent pris dans les éboulements d’un désir qui le dépasse et dont les résonances continuent de le hanter. En librairie le 15 octobre
La fille de la foudre
Gabrielle Boulianne-Tremblay (Marchand de feuilles)
Près de cinq ans après La fille d’elle-même, Prix des libraires 2022, Boulianne-Tremblay revient avec un roman traversé par des courants contraires, où l’élan côtoie l’attente et l’enthousiasme, l’abandon. Portée par des amours fulgurantes, des nuits sans repères et l’espoir diffus d’une présence, une jeune femme y évolue dans l’urgence. Elle avance sans plan, guidée par le désir de se perdre autant que de se trouver, jusqu’à sa rencontre avec un certain Khalil. À ses côtés, elle découvrira un monde fait de strates, de silences poreux, de gestes qui prennent leur temps. En s’attardant sur les frictions, les glissements et la précarité des équilibres durement gagnés, le roman donne à sentir ce qui se transforme sans fracas, ce qui s’installe sans bruit, ce qui lie sans forcément réparer.
Pour un paquet de Player’s
Daniel Grenier (XYZ)
Derrière les pelouses impeccables de Stepford, ville trop lisse pour être honnête, se tapit une inquiétude rampante, un malaise feutré qui s’insinue dans les gestes les plus anodins. Grégoire, en quête de stabilité, croit s’installer dans un havre, mais découvre plutôt un théâtre d’apparences où chaque sourire dissimule une tension et chaque voisin, une norme oppressante. En plongeant de façon élégamment toxique dans les faux-semblants du bonheur domestique, Grenier orchestre et sonde avec brio la masculinité, les codes sociaux et les mirages du confort bourgeois. Satire feutrée, critique sociale déguisée en cauchemar poli — voici un miroir tendu aux plates-bandes de nos illusions les mieux entretenues. En librairie le 16 octobre
Louve igunaq
Joël Martin (Druide)
Moins de deux ans après Furet masala, qui déjà promettait, Joël Martin poursuit son travail d’orfèvre indocile avec un roman à l’oralité singulière, presque souterraine. On y suit un punk en décomposition, aspirant gourou, pris entre le désir d’épuiser le monde et celui de se dépouiller de ses propres fictions. Le style brut et haché cherche et trouve une justesse et un rythme dont la fluidité est une merveille. Martin creuse, gratte, laisse affleurer une matière instable, perméable, traversée de visions et de débris. Il avance sans programme, avec une attention rare aux détails qui font mouche. Louve igunaq ne s’impose pas, il s’infiltre. Un livre dont les rotors pétaradants se distinguent du bruit ambiant et dont la voix, singulière, mérite franchement qu’on s’y attarde. Un auteur à découvrir. En librairie le 8 octobre
Des romans
La rentrée s’ouvre sur une série de titres où l’identité se cherche, se heurte aux normes ou se reconstruit dans le silence et la douleur. Marie Demers conclut la trilogie amorcée en 2019 avec Coco (Hurtubise), récit d’une dérive marquée par la fatigue, l’amitié brisée et le désamour qui pousse la protagoniste à affronter ses démons. Cette tension intérieure résonne dans Oasis (Hurtubise), de Marie-Christine Chartier, un roman qui explore les déséquilibres affectifs et les élans contrariés d’une vie en révision et où une femme insatisfaite cherche une complicité authentique. Le corps devient à son tour un territoire instable dans Corps étranger (Stanké), de Denis Fortier, où un physiothérapeute — tiens donc — pris entre deuil, maladie et quête identitaire tente de s’ancrer dans une réalité mouvante.
Dans Ressac (Ventricule gauche), Lynda Dion transforme une accusation publique en plongée intérieure, auscultant les zones grises entre l’intime et le politique. Je ne suis pas là où vous croyez (XYZ), d’Éveline Marcil-Denault, propose un contre-discours audacieux sur les récits d’abus et la puissance féminine. Entre thriller et manifeste, le roman brouille les frontières entre fiction et réalité pour mieux les questionner. L’imagination que donnent les vraies tendresses (Boréal) de Robert Lalonde prend la forme d’une correspondance posthume avec Flaubert, prétexte à une méditation sur l’amitié littéraire, le pouvoir des mots et la lucidité des regards posés sur les époques.
Avec Les amandiers en fleurs (Boréal), Mauricio Segura mène une enquête dans un Santiago troublé, où mémoire familiale, vérité historique et récits morcelés s’articulent autour d’une militante disparue. Dans De métal et d’amour (Druide), Michèle Plomer transforme un accident de voiture en célébration du vivant. Enfin, Mélanie Minier propose un roman à quatre voix avec Bâtard (Druide), fresque sensible et percutante peuplée de personnages qui en arrachent.
D’autres romans font des lieux de véritables protagonistes. Alexie Morin déploie une fiction gothique infusée de Dostoïevski dans La maison du rang Lynch (Le Quartanier), où deux frères se perdent dans une demeure rongée par l’angoisse, au cœur de la ville fictive de Wickford Mills. Avec Godpèle (La Peuplade), Gabriel Marcoux-Chabot restitue les mémoires de la Floune dans un roman d’anticipation inventif et poignant, situé dans un futur bâti sur les vestiges de périodes autrement plus carabinées, ancré dans un Nord québécois aussi grandiose que menaçant.
Enfin, quelques titres jouent avec les codes tout en cultivant un humour irrévérencieux. Le duo Sébastien Gagnon et Michel Lemieux revient avec L’important c’est de s’amuser (Québec Amérique), comédie noire dans le monde du hockey mineur, diatribe mordante de la paternité et des rivalités ordinaires. Fidèle au poste, Ghislain Taschereau poursuit sur sa lancée avec Le six-coups de l’amour (L’Individu), western érotico-délirant porté par Carla Mitay, cavalière vengeresse en fuite dans le Far West.
Des premiers romans
La famille, qu’elle soit traditionnelle ou réinventée, constitue un terrain d’exploration privilégié pour plusieurs premiers romans. Dans Les Belhumeur (Libre Expression), Dany Turcotte met en scène, avec mordant et sensibilité, une famille québécoise en décomposition. Pis, un jour, il a fallu faire des lunchs (Libre Expression), de Blaise Durivage, relate le quotidien d’une famille homoparentale, entre tendresse et absurdité. Avec Je ne m’éloigne jamais trop de la maison (VLB éditeur), la comédienne et cinéaste Carole Laure explore les profondeurs de la mémoire et de l’imaginaire, racontant son adoption et sa quête de sens autour de la perte de ses parents biologiques dans un récit poétique et émouvant.
Dans l’ordre des choses (Ta Mère), de Danièle Belley, s’attarde à l’ordinaire des jours et à la sourde détresse qui en émane parfois : dans un style indocile et caustique qui transforme le banal en étrangeté fertile, une mère de banlieue plie le linge, observe le gazon et pense à ses désirs effilochés.
D’autres récits prennent pour point de départ l’expérience féminine. Dans Ce qui se passe en moi aura lieu de toute façon (Éditions du Quartz), Julie Benoît expose avec lucidité les silences, les mythes et les angles morts entourant la maternité. Versants de Sora (XYZ), de Caroline Leblond, suit une femme dépossédée de son nom, de son argent et de sa souveraineté par un conjoint manipulateur. Sa prose sensible et fracturée cartographie l’emprise affective et la lente reconquête de soi.
Enfin, Le kid du Bronx (Leméac), du regretté Louis Legault, revisite les années 1990 à LaSalle et livre un roman profondément humain.
Des récits
Dans Tout cela m’appartient (Boréal), Virginie Chaloux-Gendron remonte courageusement le fil d’un amour éprouvant et du combat judiciaire qui s’ensuivit dans l’optique de se réapproprier chaque geste, chaque trace, chaque souffle.
Un jour, j’ai pu m’envoler (Somme toute), de Marie-Ève Martel, évoque une enfance traversée par l’alcoolisme maternel et la parentification. Sans jugement, elle ouvre un espace de compréhension empreint malgré tout de bienveillance. Se perdre une boussole sur le cœur (Leméac), de Julie Bosman, débute par la mort de la mère et se déploie comme une enquête affective. Polyphonique et poétique, le récit interroge les angles morts du souvenir.
Plusieurs textes explorent la construction de soi face aux normes genrées, à l’héritage familial ou au regard social. Dans Portraits de Laurent (Hamac), Laurence Caron-C. retrace la transformation de Laurent en Égérie, figure fluide et affranchie, à travers une langue sensuelle et performative où le passé se recompose pour laisser place à un avenir choisi. Bébé braillard (Hurlantes éditrices), de Rowan Mercille, transforme l’hypersensibilité et les crises de panique en matériaux littéraires au fil d’un récit autofictif à la fois drôle et bouleversant. Les rouges pour la fin (Éditions Hannenorak), de Malorie Y Picard, présente un opéra punk décolonial où la mémoire wendate et la tendresse d’une grand-mère dialoguent dans le tumulte. Entre fantaisie et activisme poétique, une voix s’affranchit en inventant ses propres rituels.
L’amour, dans ses formes multiples — celui qui console, qui détruit, qui dure ou qui transforme —, traverse aussi plusieurs récits. Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent (Héliotrope), de Martine Delvaux, revient sur une rupture et développe le concept de « contramour » : une cadence féministe pour dire le désaccord amoureux, la beauté des pertes et la puissance réparatrice de l’écriture.
Dans Manon sous le marronnier (Québec Amérique), Jean-François Beauchemin célèbre une vie partagée avec Manon dans un long poème amoureux dédié aux arbres et aux gestes du quotidien. Ne pas aimer les hommes (Québec Amérique), de Marie-Sissi Labrèche, rejette les figures masculines et revisite le corps comme zone de résistance dans une autofiction féroce et réflexive qui semble prolonger les propos ayant fait le succès de Borderline et de La brèche.
Ramener Léonard (Le Quartanier), de Patrick Roy, prend pour épicentre la naissance prématurée d’un fils en néonatalogie et accouche d’un récit réaliste au plus près des angoisses du corps médical et de la terreur qu’inspirent les scénarios catastrophes.
Des nouvelles
Dans Choisis-moi (Boréal), Francine Noël s’empare de cette forme brève avec une verve jubilatoire. Textes interreliés, microrécits, variations narratives : l’itinérance d’un professeur déclassé croise le parcours d’Aurélie, jeune religieuse envoyée à la Miséricorde au lendemain de la guerre. Deux trajectoires se nouent dans un recueil éclaté qui conjugue inventivité formelle et acuité narrative.

Mettre une chandelle là-dessus (L’instant même), collectif dirigé par Cassie Bérard, propose une traversée des regards et des brûlures ordinaires en se concentrant sur la notion de trauma. À travers une diversité d’approches — tendres, frontales, contemplatives —, les autrices réunies font flamber ce qui est habituellement tu et laissent couler la cire, questionnant au passage la place de la littérature face à la souffrance d’autrui.
Certaines nouvelles explorent le devenir, le corps, la voix propre, et mettent en lumière des personnages en mouvement qui réécrivent leur trajectoire depuis l’intérieur. Dans Chrysalide (VLB éditeur), la Canadienne Anuja Varghese donne la parole à des femmes sud-asiatiques — souvent queers, parfois polyamoureuses, toujours en quête d’autodétermination. Dans une prose sensuelle et onirique, le recueil aborde les thèmes de la famille, du racisme et du désir.
Des romans historiques
Dès les premières pages du premier tome de Salon Mimi (Saint-Jean), France Lorrain nous ramène au Saguenay, au début des années 1970. Mireille, coiffeuse à Grande-Baie, tente de préserver l’harmonie familiale tout en affrontant les commérages et les défis liés à l’ouverture de son salon. Une chronique douce-amère, ancrée dans le quotidien et les liens du cœur.

Non loin de là, à Port-Alfred, L’envol d’Emma (JCL), deuxième tome de la série Au-delà des saisons de Julie Boulianne, suit une héroïne au courage indomptable évoluant en 1932. Brisée par la perte de son premier amour, Emma revient d’Arvida pour se reconstruire. Refusant de céder à la crise économique, elle décroche un emploi à l’usine, s’accroche à ses rêves et envisage de reprendre ses études pour devenir institutrice.
Sur une note plus contemporaine, marquée par les enjeux identitaires et sociaux, Louise Tremblay D’Essiambre nous offre Je m’appelle Léo (Saint-Jean), une série poignante dont les deux tomes paraîtront cet automne. Léonie, 13 ans, sait qu’elle est née dans le mauvais corps et qu’elle aurait dû s’appeler Léo. Soutenue par une famille aimante et par Jasmin, son ami en pleine découverte de son homosexualité, Léo affrontera les regards, les jugements et les embûches d’une adolescence vécue dans la frange.
De la poésie
La rentrée poétique s’ouvre sur une constellation de voix singulières, traversées par la mémoire, la fronde, la sororité, l’écoanxiété, la conscience de classe et la quête de sens.
Dans Tendresses (Du passage), Hugues Corriveau explore la perte sans jamais céder au désespoir. La mère, la fratrie, et surtout l’absence fondatrice d’un « petit mort », y sont évoquées dans une langue sensible et maîtrisée. À toute heure (Le Noroît), de Martine Audet, dialogue avec les rêves pour capter les étonnements sombres ou lumineux de l’être, dans une poésie de l’écart et de la présence qui frappe dans le mille.
Avec Hermanas (Triptyque), Flavia Garcia transforme les soins apportés à sa sœur malade en célébration de la mémoire familiale et de la sororité. Chavirer (Perce-Neige), de Guillaume Lavoie, met en scène le vertige de vivre dans un monde brutal, où l’équilibre est sans cesse remis en question.
La féminité et les luttes identitaires forment un autre axe fort. Incante (Leméac), d’Audrée Wilhelmy, est un manifeste poétique féministe, une ode à la résilience et à la transmission entre femmes. Dans Verbe modèle (Le lézard amoureux), Aimée Verret interroge le poids de son prénom et l’injonction à plaire dans une poésie en vers et en prose où se chevauchent des voix contraires, mais complémentaires.
Avec Pour chaque perle offerte (L’Hexagone), Maya Cousineau Mollen lance une parole autochtone puissante faite d’insurrection, de territorialité et de désir. La nature se fait aussi lieu de résistance et de régénérescence dans plusieurs recueils. La robe en feu (XYZ), de Gabrielle Filteau-Chiba, célèbre l’énergie fabuleuse de l’espoir, dans un recueil traversé par l’écoanxiété et la résilience du vivant. Sept mouvements poétiques rythment cette guérison, entre randonnée, feu et faune.
Dans Réorigine des espèces (Les Herbes rouges), Alessandra Naccarato trouble les lignes du réel pour ausculter l’interdépendance des espèces en usant d’une poésie queer qui jongle avec l’écologie et les mythes. Bassin déversant (Éditions du Quartz), d’Émilie Bélanger, mêle fable et poèmes dans un récit écoféministe où l’enfance, la maternité et la mort se confondent.
La révolte sociale et la critique du capitalisme industriel résonnent dans plusieurs titres. Précieux sang (La Peuplade), de Marie-Hélène Voyer, donne une voix à cinq complaintes d’ouvrières oubliées, dans une poésie raconteuse et grinçante, où fusent rires, ruses et rébellions. Poussiéreuse (Perce-Neige), de Jessica Gagnon, déconstruit les stéréotypes et dénonce les injustices avec une langue vive et sans concession.
Dans 99 sneakers pour transfuges (Le Noroît), Jonathan Charette, inspiré de l’Oulipo, du hip-hop et de la culture populaire, orchestre une joute oratoire frondeuse entre capitalisme et poésie.
L’oralité et la performance s’invitent aussi dans cette rentrée. Quand j’écris d’même (Hurlantes éditrices), recueil posthume de Jean-Sébastien Larouche, est porté par une langue brute et percutante où le poète confronte la modernité, avec fougue et pénétration. Parabolique Blues (Hurlantes éditrices), de Francis Ouellette et Jeik Dion, mêle poésie et bande dessinée pour sonder l’amour, la perte et la mémoire.
Enfin, plusieurs recueils célèbrent les liens communautaires, la joie et la solidarité comme remparts à l’effondrement des sociétés. Les lumières ont tué la nuit (Poètes de brousse), de Claude Périard, oppose à la virtualité du monde contemporain la chaleur des instants partagés et la puissance joyeuse des choses tangibles. Enfin, dans Fais du feu (Mémoire d’encrier), Rodney Saint-Éloi fait du feu une métaphore de l’amour, du soulèvement et de l’engagement.
Du théâtre
Au sein de Faon (Atelier 10), de Marie-Christine Lê-Huu, les codes du conte et du roman noir se brouillent pour raconter la fuite, la violence et la reconstruction d’un jeune homme marqué par la disparition de sa mère. Inspirée par Bambi, cette pièce fiévreuse explore les silences et les blessures enfouies.
Dans Les ensevelies (Perce-Neige), de Caroline Bélisle, une mère et ses filles cherchent une sœur disparue, refusant de faire leur deuil sans corps à enterrer. Tragédie lumineuse et touchante, la pièce fait aussi office d’hommage à la force radicale des femmes face à la cruauté du monde.
Dans Ici par hasard (Ta Mère), de Carolanne Foucher, une réunion familiale est hantée par le suicide d’une sœur mystérieusement revenue d’entre les morts. Entre humour noir, poésie et crise existentielle, la pièce explore les liens qui persistent au-delà de la mort, dans une atmosphère à la fois étrange et familière.
La mémoire et les héritages familiaux sont aussi au cœur de La délivrance (L’instant même), de Rosalie Cournoyer, huis clos dans une maison figée se déroulant pendant la crise du verglas de 1998, où plusieurs générations de femmes s’affrontent et s’apprivoisent, dégagées de toutes contraintes.
La nuit, ses mystères et ses pensées flottantes sont explorés dans Nuits claires (Prise de parole), projet collectif initié par Mani Soleymanlou et dirigé par Danielle Le Saux-Farmer et Gabriel Charlebois-Plante. Réunissant douze dramaturges de partout au pays, ce collage de textes, né d’une initiative pancanadienne, interroge ce qui nous tient éveillés quand le soleil se couche : insomnie, peur, désir, mémoire. Une célébration de la nuit comme espace d’apparition et de création.
Enfin, une pièce célèbre le théâtre lui-même comme lieu de rencontre et de transformation. Dans La suspension consentie de l’incrédulité (Ta Mère), Émilie Perreault livre une lettre d’amour aux arts vivants, à leur rôle fondamental dans nos vies et à la propension de la culture à changer le monde, une personne à la fois.
En conclusion
Chaque livre est une porte entrouverte sur un univers à explorer, une voix à écouter, une émotion à éprouver. Ce dossier ne prétend bien sûr pas faire le tour de tout ce que notre littérature proposera cet automne, mais sachez que vos libraires se feront un plaisir de vous aider à ne pas vous y perdre. Il y a, dans cette rentrée littéraire québécoise, une promesse d’émerveillement, de vertige et de rencontres inoubliables. Que vous ayez soif de beauté, de réflexion, de frissons ou de réconfort, il y a forcément un livre qui vous attend, quelque part entre deux rayons. Alors, n’hésitez pas à pousser la porte de votre librairie indépendante préférée, parlez à vos libraires, laissez-vous guider par la curiosité, surprendre par l’inattendu et émouvoir par ce qui se fait ici et maintenant. Les auteurs et autrices d’ici ont tant à offrir, à vous de plonger dans cette richesse foisonnante.







