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La résistance tranquille

 

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La résistance tranquille

C’est le temps des boîtes et du ménage, par ici.

Notre maison montréalaise sera bientôt mise en vente, après quoi nous partirons vivre à la campagne, dans le Kamouraska. Ce grand déplacement existentiel fait partie de notre plan de préparation à l’effondrement à venir et à une vie plus habitable, de manière générale.

Un déménagement implique toujours d’innombrables questionnements quant aux objets qui nous entourent. C’est encore plus vrai quand on s’apprête à passer de deux maisons à une seule. On ne peut pas tout garder.

Cet immense chaudron est-il vraiment nécessaire? Et ce défroisseur à vêtements? Combien de caquelons à fondue est-il raisonnable de posséder? Une existence dépourvue de la tour de contrôle Pat’Patrouille vaut-elle quand même la peine d’être vécue? Au sein d’une famille, ces décisions font souvent l’objet de négociations dignes d’un plan de paix au Moyen-Orient.

Une chose, pour moi, est cependant non négociable : mes livres. Même si là-bas l’espace est plus restreint, même si toutes ces boîtes remplies de mots font monter le niveau d’anxiété de ma compagne, il m’est impensable de réduire radicalement la quantité de livres qui peuplent ma vie.

J’en ai besoin pour les difficiles années à venir, autant — sinon plus — que ma bêche et mon autoclave.

***

Les livres peuvent-ils nous permettre de résister à l’effondrement?

Oui, mais pas de la manière dont nous l’imaginons spontanément.

Si résister signifie empêcher le monde de se contracter, de se dérégler, de perdre de sa stabilité, alors non : lire et écrire ne suffisent pas. Les textes ne refroidissent pas l’atmosphère, ne restaurent pas les bancs de poissons, ne rechargent pas les nappes phréatiques. Ils ne modifient pas l’équation thermodynamique.

Mais si résister a une signification plus spirituelle — maintenir une cohérence intérieure quand les récits collectifs vacillent, préserver une capacité de discernement quand le bruit augmente, refuser que l’appauvrissement de nos conditions de vie amène aussi celui de notre civilisation morale — alors oui, profondément.

Lire est une manière de ralentir et de densifier le temps. À une époque saturée d’urgence, c’est un acte de décélération volontaire et d’approfondissement. C’est accepter de ne pas réagir immédiatement, de laisser une pensée se déployer sans la transformer en opinion instantanée. C’est préserver un espace intérieur non colonisé par la vitesse et la superficialité, et choisir consciemment ce qu’on y dépose.

Écrire, pour sa part, est un geste d’ordonnancement. Cela ne consiste pas seulement à produire du contenu, mais à chercher du sens dans le chaos. Écrire oblige à choisir des mots, à hiérarchiser des idées, à rendre explicite ce qui, autrement, resterait confus. Au milieu de la fragmentation, l’écriture est une tentative de continuité.

Il y a aussi quelque chose de plus discret : lire et écrire sont des manières de participer, modestement, à la transmission. Pas nécessairement de trouver des solutions, mais de maintenir vivantes des formes d’attention, une conversation qui dépasse l’immédiat. Même si les grandes promesses s’effritent, la capacité à penser ensemble, à nommer le réel sans hystérie ni déni, demeure une ressource précieuse.

Écrire, ce n’est certainement pas sauver le monde, mais c’est refuser de l’abandonner complètement. C’est donner une forme à ce que nous comprenons, nommer les limites sans les dramatiser, chercher la justesse plutôt que le volume.

Ce n’est pas une résistance spectaculaire. Elle est fragile, lente, parfois dérisoire face à l’ampleur des crises. Mais elle empêche un autre effondrement, plus silencieux : celui de la pensée elle-même et, avec elle, de notre humanité la plus fondamentale.

Lire et écrire ne sont pas des remparts contre les catastrophes. Mais ils peuvent certainement nous aider à rester debout.

***

Il est normal d’avoir l’esprit rivé sur l’avenir, alors que ce dernier semble plus incertain que jamais: où serons-nous dans cinq, dix, vingt-cinq ans? Quels dangers nous menacent, quels nuages pointent à l’horizon?

Mais c’est une erreur. La seule certitude, justement, c’est ce que nous avons ici et maintenant. Pour le reste, les prévisions sont au mieux inutiles, et au pire nuisibles.

Nous ne savons pas ce que sera l’avenir, mais nous savons ce que nous pouvons et voulons faire aujourd’hui. Et pour moi, ces choses incluent lire, écrire, laisser les vraies émotions s’exprimer et s’imprimer, et faire l’effort d’apprécier ce que j’ai maintenant, dans le temps qui m’est imparti.

Alors oui, mes livres me suivront dans le Kamouraska, et tant pis si tous les murs en seront recouverts. Et pendant que le rideau tombera doucement sur la fin de notre civilisation, j’ai bien l’intention d’apprécier le meilleur de ce qu’elle nous aura offert.

Nicolas Langelier
Journaliste et éditeur, Nicolas Langelier est le fondateur de la maison d’édition Atelier 10 et du magazine Nouveau Projet, dont il est aussi le rédacteur en chef. Son essai Ce qu’on trouve dans la cendre vient de paraître chez Atelier 10. On lui doit aussi, entre autres, l’essai Année rouge (Atelier 10, 2012) et le roman Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles (Boréal, 2010), finaliste au Prix des libraires du Québec.

Photo : © Vincent Bourassa

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