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«La sagesse des nonnes» : ces religieuses qui parlent à notre siècle

Source : Le Devoir

Et si le remède à nos vies saturées d’écrans se trouvait derrière les murs d’un XVIIe siècle que l’on croyait enseveli sous la poussière des sacristies ? Avec La sagesse des nonnes, Ana Garriga et Carmen Urbita exhument des voix cloîtrées une énergie inattendue et composent un livre à la fois savant et malicieux, où les textes anciens deviennent des outils concrets, où la spiritualité rime avec esprit critique, et où le passé aide à comprendre le présent sans chercher à l’idéaliser.

On entre dans La sagesse des nonnes comme dans un fil d’actualité, happé par la surcharge de travail, les vertiges amoureux, les tourments du corps et l’anxiété diffuse. Mais ici, nul gourou du bien-être ni slogan invitant à « lâcher prise ». Le secours vient d’ailleurs. Des couvents ibériques et italiens des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles surgissent des figures que l’on croyait condamnées au silence de la piété.

Les historiennes espagnoles Ana Garriga et Carmen Urbita les restituent dans toute leur complexité et dans toute leur vigueur. Sous leur plume, ces religieuses ne sont plus des présences figées dans la dévotion, mais des stratèges, des négociatrices, des autrices parfois redoutables, capables de transformer une condition assignée en espace d’invention et de liberté.

Le ton et la manière

L’architecture du livre repose sur un principe simple et efficace. Chaque chapitre associe un problème très actuel à une religieuse du Siècle d’or espagnol. À l’argent répond Thérèse d’Ávila, fine gestionnaire autant que mystique ; à l’ambition professionnelle, Arcangela Tarabotti, redoutable femme d’affaires ; aux fantasmes de toute-puissance, Marie d’Agréda et ses récits de visions ; à l’art de tenir tête, sœur Juana Inés de la Cruz et sa rhétorique implacable face aux autorités ecclésiastiques.

Le rapprochement entre hier et aujourd’hui pourrait sembler artificiel. Il s’impose pourtant par la justesse du ton. L’humour d’Ana Garriga et Carmen Urbita ne relève jamais du clin d’œil facile, il ouvre un passage. Il rend le savoir clair sans l’appauvrir et fait circuler l’érudition avec fluidité.

Le ton, justement, est l’une des belles signatures de l’essai. Les autrices écrivent avec vivacité. Elles multiplient les échos à la culture populaire, aux expressions d’une génération, aux dérives des réseaux sociaux. Le résultat est réjouissant. Les nonnes ne sont plus des figures figées dans les vitraux, mais de véritables interlocutrices. Sous la légèreté affleure une connaissance précise des écrits conventuels, de leurs rivalités, de leurs amitiés et de leurs gestes de résistance, cette façon de dire non, d’argumenter, de se soutenir et de tenir tête à une administration patriarcale.

Une réserve subsiste, inhérente au projet. En cherchant dans le passé des réponses aux tourments contemporains, on s’expose à le transformer en catalogue de recettes prêtes à l’emploi. Pour autant, l’ouvrage échappe à la tentation d’un quelconque retour au cloître. Ana Garriga et Carmen Urbita ne prônent ni l’ascèse ni la nostalgie. Leur proposition est plus subtile. Il s’agit de construire, au milieu du tumulte moderne, une forme de couvent intérieur, un espace choisi de solidarité, de ralentissement et d’attention à ce qui compte vraiment.

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Titre: La sagesse des nonnes

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