Paru en premier sur (source): journal La Presse
Elle y parle de liberté, même si elle admet sciemment que « personne n’est vraiment libre dans ce livre ». Avec son septième titre, La vie des gens libres, Marie-Ève Lacasse signe un roman percutant et résolument contemporain qui aborde des enjeux féministes, des questions de pouvoir social, mais aussi la recherche d’une certaine forme de rédemption. Un roman, surtout, qui nous met face à nos propres contradictions.
Publié à 6 h 00
Lorsqu’elle s’est installée en France, en 2003, la Québécoise née dans l’Outaouais avait la jeune vingtaine. « Et comme tout étudiant ou étudiante qui se respecte, j’ai eu un petit job de baby-sitter », raconte-t-elle alors qu’elle était de passage à Montréal, cette semaine. Elle travaillait donc pour une agence qui l’a placée dans des milieux « extrêmement bourgeois ».
« C’était un poste d’observation intéressant où j’ai pu avoir accès à des personnalités et à des traits de caractère qui m’ont servi plus tard de matériau littéraire », dit-elle.
Car, marquée par la façon pour le moins cavalière dont ces gens richissimes la traitaient – oublier son prénom, alors qu’elle gardait leurs enfants, ou omettre de la payer tout en l’obligeant à aller chercher son salaire à l’autre bout de Paris, dans une grande tour de La Défense –, elle a noirci des carnets de notes entiers… qui ont fini par lui servir 20 ans plus tard.
« J’avais envie d’écrire un nouveau livre, mais je n’étais pas encore certaine de ce que je voulais explorer. Je savais que je voulais parler des questions de domination dans le travail, donc je suis allée exhumer ces carnets. Et il y avait là toute la matière dont je me suis servie pour en faire une matière fictionnelle. »
Questions féminines et féministes
Dans La vie des gens libres, le personnage de Clémence, tout juste sortie de prison, se retrouve à travailler comme femme de ménage dans le même genre de milieu qu’a connu Marie-Ève Lacasse. « Elle vit un peu de ce que j’ai vécu à cette époque-là. »
Nourrie par son travail de journaliste, d’abord comme pigiste, pendant 18 ans, puis depuis trois ans au journal Libération, l’autrice se penche également dans le roman sur des questions qui font débat quotidiennement autour de ces « grandes fractures de la société », comme la procréation médicalement assistée.
Puis il y a ce sujet épineux, sur lequel elle avait grandement envie de travailler : la culpabilité, dans les milieux « bobos » comme celui où elle évolue, d’avoir recours aux services d’une femme de ménage. « J’ai compris qu’autour de moi, alors que nos salaires sont quand même tout petits, beaucoup de gens avaient des femmes de ménage et se sentaient très mal à l’aise par rapport à ça », dit Marie-Ève Lacasse.
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Marie-Ève Lacasse

Quand ils racontaient qu’ils avaient embauché des femmes de ménage, c’était toujours mâtiné d’autojustification et d’excuses du genre “ça me permet de ne pas m’engueuler avec mon mec”. Parce qu’évidemment, la question du ménage revient la plupart du temps aux femmes. C’est une question féminine et féministe.
Marie-Ève Lacasse
C’est pourtant avec « une forme de tendresse amusée » qu’elle examine tous les moyens – notamment à travers le personnage de Laura, dans le livre – qu’utilisent ces personnes pour tenter d’effacer en quelque sorte le rapport de domination qu’ils instaurent au sein même de leur foyer. Comme en essayant d’établir des relations affectives avec leur femme de ménage.
« Beaucoup de féministes se sentent extrêmement coupables d’embaucher des femmes de ménage. Elles se disent : je dois ma carrière au fait d’avoir délégué la vie domestique à une autre femme que moi. Et ce que je montre dans le livre, grâce aussi à plusieurs lectures théoriques, c’est que plus les femmes de ménage font le ménage, plus elles contribuent à l’essor des dominants, des possédants, puisqu’elles contribuent à les garder à la place qu’ils ou elles occupent, voire à accélérer leur carrière. Donc en réalité, l’écart se distend. »
En fin de compte, Clémence réussira, à sa façon, à se libérer des chaînes invisibles qui l’entravent. Sans que son émancipation passe par une rencontre avec le fameux prince charmant – « la fichue histoire d’amour hétérosexuel horrible qui, de toute façon, a très peu de garanties que ça perdure » – et qui l’aurait soumise à une nouvelle forme de domination, selon l’autrice.
« Pour moi, c’était très important d’un point de vue féministe qu’on voie l’agentivité du personnage ; qu’elle soit capable d’agir par elle-même. » Et qu’est-ce qu’une vie libre, si ce n’est pas ça ?
La vie des gens libres
Seuil
284 pages





