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On aime concevoir l’amitié comme une ressource salvatrice, tel un abri lorsque la famille déçoit, lorsque l’amour échoue, lorsque le monde dévoile son visage hostile. Si ces liens sont indispensables à notre bien-être, force est d’admettre qu’ils s’accompagnent aussi de limites. Précieuse et vitale, l’amitié peut néanmoins se révéler incapable de réparer entièrement ce qui a été brisé. Elle se présente alors à la fois comme une condition de survie et comme un espace d’impuissance, un lieu où l’on demeure, mais où l’on ne peut pas toujours agir. Deux romans contemporains explorent avec acuité cette tension.
JB, Malcolm, Willem et Jude se lient d’amitié à l’université. Tous excellent dans leur domaine et sont promis à de brillantes carrières. À première vue, l’intrigue peut sembler banale, mais derrière cette toile de fond aux saveurs de rêve américain se cache un passé terrible, porté par le personnage de Jude. Au fil des pages, l’étau se resserre sur lui, constamment handicapé par des crises de douleur qu’il s’efforce de dissimuler. C’est à travers lui que l’histoire s’approfondit et que les connexités se développent, se densifient et se compliquent. Dans Une vie comme les autres (Le Livre de Poche), Hanya Yanagihara pense l’amitié comme un dernier rempart où l’on tente de restaurer ce que la vie a écorché, parfois en vain.
Clara et Chloé sont unies par une amitié fusionnelle. Blessées par la vie — l’une peine à accepter une rupture amoureuse, l’autre est aux prises avec un trouble alimentaire —, elles s’exilent loin de la ville, le temps d’un été dans le chalet de leur enfance, où la saison devient refuge. La forêt, les cigarettes, les bains de minuit et le lac édifient un huis clos propice à l’illusion d’une reconstruction possible. Cette bulle, ce cocon vital pour les deux jeunes femmes semble interrompre leur calvaire, comme si l’éloignement avait le pouvoir de tenir à distance ce qui les menace. Mais de retour en ville, loin des repères tout juste établis et désormais étrangères à cette réalité, elles sont rattrapées par leurs tourments. Clara et Chloé rebroussent chemin vers le lac. Les filles bleues de l’été de Mikella Nicol (Le Cheval d’août) brosse le portrait d’une amitié qui agit moins comme un sauvetage que comme un îlot fragile et temporaire dans une jeunesse marquée par la dérive.
Bien que radicalement distincts par leur ampleur et leur esthétique, ces deux magnifiques romans interrogent, chacun à sa façon, ce que l’amitié permet et ce qu’elle ne permet pas. Dans un cas comme dans l’autre, elle s’impose d’abord comme une nécessité. Elle crée une zone de reconnaissance mutuelle, un cadre où les personnages peuvent à la fois être vus et accompagnés. Dans le roman de Yanagihara, l’amitié se manifeste non seulement comme un réseau protecteur, mais comme une solution de rechange à la famille. L’intimité de la bande d’hommes, aussi patiente que durable, devient un filet de sécurité crucial dans les moments les plus sombres de la vie de Jude. Véritable point d’ancrage, ses amis lui offrent une oasis où l’affliction peut être partiellement apaisée, mais toujours comprise. Le roman de Nicol propose plutôt une parenthèse où la souffrance semble momentanément évanouie pour Clara et Chloé, contenue par la proximité et l’intensité de ce qui les lie. Elles se rapprochent dans un environnement temporaire qui autorise leurs failles individuelles à se fondre dans une dualité qui les rassure. Les deux œuvres illustrent une seule et même dynamique, soit que le lien opère comme une condition minimale de survie. Sans lui, l’effondrement serait immédiat.
Malgré cela, ces récits refusent de faire de l’amitié une promesse de réparation. Dans Une vie comme les autres, cette limitation est d’autant plus frappante qu’elle s’inscrit dans la durée. Les quatre amis vieillissent ensemble, traversent les années et répondent présents en dépit des épreuves. Or, le désarroi de Jude est profond. Il est maintenu prisonnier d’un passé qui résiste aux tentatives de secours : « Je ne pense pas que le bonheur soit fait pour moi […] comme si Willem lui offrait un plat qu’il ne voulait pas manger. » Les gestes, l’attention et le dévouement constants de son entourage ne suffisent pas. L’amitié empêche la chute subite, mais ne supprime ni le trauma ni les pulsions autodestructrices. Dans Les filles bleues de l’été, cet aspect prend une forme plus diffuse. Clara et Chloé partagent certes des moments marquants qui créent un microcosme où la complicité devient une forme de protection, mais qui, au fond, n’arrange rien. Ce havre ne tient que tant qu’on l’isole du monde. Dès que l’amitié doit se confronter au quotidien, ses failles resurgissent et le retour en ville en rappelle sa vulnérabilité : « La campagne a agi comme une pause sur [leurs] peurs […]. Mais ce n’était qu’un répit. » La détresse, plutôt que de disparaître, reprend ses droits. De la même manière que l’un suspend ses espoirs à l’endurance du groupe, l’autre montre que la survivance du lien échoue à contrer la gravité du réel.
Ce que ces œuvres donnent à voir, ce n’est donc pas l’échec de l’amitié, mais la légitimation de ses limites. Elle n’élimine pas le mal-être, elle accompagne. Prendre soin ne garantit pas la guérison. L’insuffisance et la fragilité du lien s’avèrent constitutives de sa nature. Chez Yanagihara, la loyauté de ses camarades souligne le caractère irréversible des blessures de Jude, alors que chez Nicol, la brièveté de l’été rend la retraite précieuse, mais éphémère. Dans les deux cas, aimer ne signifie pas sauver et c’est dans l’attention portée aux limites que se trouve la sève de ces relations.
Dans cette perspective, l’amitié fait figure d’une forme de persistance plutôt que d’une solution. Elle s’inscrit dans le temps, dans la répétition d’actions parfois dérisoires, dans une fidélité qui ne promet ni apaisement définitif ni issue claire. Rester devient alors une posture éthique en soi. Ces romans dépouillent l’amitié de ses idéaux consolateurs pour en révéler une dimension foncièrement humaine : un lien précieux, vital, mais pas pour le moins limité, qui encourage à résister sans jamais prétendre guérir. Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara et Les filles bleues de l’été de Mikella Nicol appartiennent à cette catégorie de récits où l’amitié, loin d’être idéalisée, se révèle à la fois essentielle et défaillante, exposée aux failles de celles et ceux qui l’habitent.





