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Prendre la plume sans qu’elle ne porte le poids d’un drapeau relève du défi. Or, c’est ce que revendiquent Stephie Mazunya, Ketty Nivyabandi, Maeva Guedjeu et Blaise Ndala : la liberté d’écrire sans compromis et sans frontières.
L’autrice de théâtre Stephie Mazunya et la poète Ketty Nivyabandi ont grandi au Burundi, avant de s’installer dans la région d’Ottawa-Gatineau. La nouvelliste Maeva Guedjeu est arrivée du Cameroun en 2023, tandis que le Congolais d’origine Blaise Ndala est Franco-Ontarien d’adoption depuis près de 20 ans.
Par-delà le devoir de mémoire et les attentes de leurs communautés, chacune et chacun aspirent à témoigner à sa manière de l’histoire et de la diversité des réalités des contrées de leur enfance, comme des tout aussi nombreuses vérités de leur exil, volontaire ou forcé.
Si Stephie Mazunya, Ketty Nivyabandi, Maeva Guedjeu et Blaise Ndala se questionnent sur leur rôle et sur la charge de leurs mots, ce n’est pas pour oublier leurs origines, ni pour faire abstraction du lieu où prend vie leur écriture aujourd’hui. C’est pour mieux s’enraciner dans ce qui les anime vraiment : créer. Les quatre seront d’ailleurs présents au Salon du livre de l’Outaouais.
Stephie Mazunya : trouver sa voix par le théâtre
Avec sa pièce «Chronologies», Stephie Mazunya a cherché à comprendre sa mère et les traumas de la guerre au Burundi.
Photo : Offert par Stephie Mazunya / Jules Bédard
Stephie Mazunya avait 14 ans quand elle est arrivée au Canada, il y a un peu plus d’une quinzaine d’années.
Au cours de ses études en gestion à l’Université d’Ottawa, elle y découvre par la bande le théâtre et trouve dès lors une voie pour donner voix à son identité à travers ses pièces S’enjailler (2024) et Chronologies (2025). La première met en scène le quotidien de quatre jeunes femmes afro-descendantes résolument contemporaines dans leur vision de l’amour et de la diversité, entre autres. La deuxième rend compte par quatre autres femmes, cette fois de générations différentes, des répercussions de la guerre au Burundi, de l’exil et des non-dits familiaux entre mère et fille.
Il n’y a personne qui me le dit, mais je sens cette pression de parler de mes origines, de mon pays natal, des conflits ethniques, etc. J’ai rejeté d’écrire Chronologies au début, parce que je ne voulais pas correspondre à cette attente.
Le rapport à l’exil fait aussi partie des thèmes abordés par Stephie Mazunya dans sa deuxième pièce de théâtre.
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Avant de toucher au plus intime
, la comédienne et autrice de 32 ans a d’abord choisi de se permettre, en tant que femme noire, d’écrire sur des jeunes femmes noires qui sont dans l’humour
et non dans le drame ou la tragédie.
En s’attaquant ensuite à Chronologies, elle ne cache pas avoir ressenti la responsabilité de bien représenter
la communauté burundaise, tout en cherchant à éviter qu’on en vienne à politiser le propos d’une pièce qui parle d’humains
, au final.
Je voulais vraiment comprendre les femmes de la génération de ma mère. Dans la culture burundaise spécifiquement, on parle vraiment très peu des traumas par rapport à la guerre ou à l’enfance
, mentionne Stephie Mazunya.
Toutes ces questions relatives à la portée de son écriture et à ce qu’elle exprime par le biais des femmes noires prenant vie par ses mots, Stephie Mazunya continue de se les poser aujourd’hui.
Une chose demeure toutefois claire pour la trentenaire : Dans mon travail, je revendique fortement le droit d’écrire une histoire d’amour, ou n’importe quoi qui n’a rien à voir avec mon identité, ma culture ou mes origines
, clame-t-elle avec fougue.
Ketty Nivyabandi : réclamer la complexité par la poésie
Dans son désir de transmission, la poète Ketty Nivyabandi ajoute au devoir collectif de mémoire celui, plus intime, de femme et de mère.
Photo : Offert par Diffusion Dimedia / Dave Chan
Ketty Nivyabandi a pour sa part fui un Burundi en crise, avec ses deux filles, en 2015. Sa trajectoire de femme, de militante et d’immigrante imprègne son premier recueil de poésie, Je suis un songe de liberté, sorti l’automne dernier. Au devoir collectif
de raconter les faits, elle a voulu également répondre au devoir intime des femmes autonomes
ainsi qu’à son devoir d’artiste et de mère
en laissant une trace.
Je crois qu’une des choses les plus terribles, lorsqu’on est transplanté dans un autre pays, c’est qu’on nous réduit parfois à un mot. Ce mot-là, qui peut être “immigré”, “réfugié”, est associé à toute une série d’images et de perceptions [aplatissant] la nuance
, déplore la poète de 47 ans.
Pourtant, pour celle qui est aussi secrétaire générale de la section anglophone d’Amnistie internationale Canada, chaque être humain, chaque pays a droit à la complexité
.
Offrir à l’autre le droit à la complexité, c’est l’humaniser.
Avec son recueil de poésie, Ketty Nivyabandi porte sa vérité avec fierté et sans complexe.
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Au cours des 10 dernières années, cette dernière s’est peu à peu réapproprié sa liberté d’expression et a renoué avec la poésie. Pour accepter son propre parcours sans elle-même réduire sa vérité pour se conformer aux attentes de la société
d’accueil, mûe par le réflexe de ratatiner
son histoire pour la rendre lisse, moins dérangeante.
Dans mon désir de liberté, il y a l’envie de dire à toutes ces personnes qui sont arrivées sur cette terre canadienne que nos histoires comptent. Elles ne sont pas trop lourdes, ce sont les nôtres et nous devons les porter avec fierté, de manière décomplexée
, soutient Ketty Nivyabandi.
Pour elle, Je suis un songe de liberté relève du devoir d’amour. Envers son amie Christa, côtoyée au front en 2015 et disparue cette année-là. Envers ses filles, aujourd’hui âgées de 20 et 16 ans. Mais aussi envers le Canada.
Ce recueil, c’est aussi ma manière d’avoir un vrai dialogue avec le Canada. […] Je lui dois aussi ma vérité. Ne pas lui dire la vérité, quelque part, c’est ne pas l’aimer, n’est-ce pas? Je trouve donc que c’est une manière d’approfondir ma relation d’amour avec cette nouvelle terre qui est la mienne aujourd’hui
, fait valoir la poète.
Maeva Guedjeu : faire résonner les maux des femmes
Maeva Guedjeu propose, dans son recueil de nouvelles, «une symphonie d’expériences» vécues par les femmes camerounaises.
Photo : Offert par Maeva Guedjeu / Gabrielle Dallaporta
Le droit à la complexité revendiqué par Ketty Nivyabandi, la Camerounaise Maeva Guedjeu l’a justement creusé dans son premier recueil de nouvelles, Des silences et des murmures, publié l’an dernier.
Les femmes qui s’écrient par le biais de ses mots témoignent sans fard des maux auxquels elles font face au quotidien au Cameroun : poids des traditions, cycle de la violence, enjeux de santé mentale, choc des générations, etc.
La nouvelliste est consciente qu’écrire sur le pays natal à partir de l’étranger, soit de l’extérieur
, peut parfois faire tiquer. Je pense que, de l’intérieur, on a cette impression que la plume peut être modifiée, que le texte peut être construit pour plaire à l’ailleurs
, explique-t-elle.
Lorsque j’ai pris la plume, je n’ai pas pensé un seul instant à travestir ma pensée, ni pour plaire à ceux qui sont au pays natal, ni pour me conformer à quelque chose ici.
Pour Maeva Guedjeu, ses nouvelles permettent de tisser des liens entre les réalités des femmes du Cameroun et celles du Canada.
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Pas question pour elle de s’encombrer de telles préoccupations. La seule responsabilité qu’elle s’est imposée? Rassembler une pluralité de voix féminines, de tous les âges et classes sociales, pour en faire une symphonie d’expériences
. Sans jamais juger ces femmes, qu’on suit dans les rues de Douala au Cameroun ou sur la route des migrants, et qui pourraient tout aussi bien vivre à Ottawa.
Quand on pose un jugement, on condamne la personne en face à ne pas être comprise. Et on se condamne à ne pas comprendre l’autre
, souligne Maeva Guedjeu. Amener les femmes d’ici à découvrir les femmes d’ailleurs, c’est briser les préjugés […]. C’est admirer ce qu’elles sont, permettre le voyage, être un pont entre les réalités d’ici et d’ailleurs.
À son avis, la littérature sert à ça : créer des espaces où il est possible de se reconnaître et de mieux se comprendre, individuellement et collectivement, sans idées préconçues.
Blaise Ndala : défendre le droit d’écrire sans drapeau
Par le biais du héros de son dernier roman, Blaise Ndala explore en filigrane la responsabilité de l’auteur ayant immigré face au pays natal. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Blaise Ndala compte pour sa part quatre romans à son actif. Dans son plus récent, L’équation avant la nuit, il relate notamment comment le Congo a joué un rôle dans la course à l’armement nucléaire pendant la Seconde Guerre mondiale.
Sur fond d’enquête historique, l’écrivain ottavien témoigne aussi de la quête identitaire de son héros masculin, Daniel Zinga. Auteur d’origine congolaise habitant à Montréal, ledit héros a vécu en France et y a été publié. Et il doit défendre ses allégeances, y compris face à sa fille qui l’accuse de ne pas assumer complètement son africanité
.
Blaise Ndala, qui déclare avoir réglé ces questions d’identité depuis longtemps
, n’a pas fait de Daniel Zinga son double. Contrairement à lui, son personnage croit qu’en soustrayant sa part africaine, il pourra mieux “se vendre” comme quelqu’un d’universel
.
Cela fait-il de lui un traître à sa race?
, soulève Blaise Ndala. Pour sa part, s’il est fier de ses origines congolaises, ce dernier refuse d’écrire pour faire plaisir à qui que ce soit.
Je raconte mon Congo, avec mes yeux, mais ça me laisse le droit de dire des choses qui puissent déplaire au Congo et ça, c’est très important. Autrement, on est dans un goulag, à écrire avec le regard du dictateur par-dessus l’épaule.
«L’équation avant la nuit» relève à la fois de l’enquête historique et de la quête identitaire des personnages. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Tout en défendant son droit d’écrire comme il l’entend, Blaise Ndala n’est évidemment pas totalement insensible
aux arguments de la fille de son personnage. L’Ottavien étaye grâce à elle que, sous couvert de la civilisation
, certaines manières de représenter les Noirs, les Asiatiques, les Arabes ou les Autochtones par le passé, dans les livres comme au cinéma, se sont inscrites dans les mémoires.
Nous avons hérité de ce bagage, qui a formaté nos consciences
, rappelle Blaise Ndala.
Par le fait même, s’affranchir ou faire totalement abstraction de ce legs ne sert pas nécessairement la littérature en tant que lieu de diversité et de déconstruction des imaginaires issus de certains mondes, de certaines époques qui n’ont plus lieu d’être
, renchérit l’auteur de L’équation avant la nuit.
Il demeure toutefois convaincu qu’une autrice ou un auteur qui donne un coup de pied dans la fourmilière
ne le fait pas par désaveu ou désamour de son pays et de sa culture, mais parce qu’elle ou il sait que son peuple est capable de s’élever en humanité
.





