Image

Lawrence Fafard dit adieu à sa féminité, en photos

Le Devoir Lire

Pour son premier livre, l’artiste visuel et photographe Lawrence Fafard, qui brille par ses portraits tout en douceur, a choisi de rassembler des images issues de ses dix premières années en photographie, montrant différentes visions du féminin. Une manière de dire au revoir à ce qui a été, dit celui qui a entamé une transition de genre il y a quatre ans.

Derrière une couverture bleu clair, sur un fini mat, sont transposés des corps, surtout jeunes, vêtus pour la plupart, et des visages. À travers différents textures et effets d’altérations de l’image, ils nous toisent et se laissent contempler dans un contexte intimiste et vaporeux. La sépia, le noir et blanc et les quelques touches de couleur délavées façonnent un certain mysticisme, un univers hors du temps. À chaque page, des fragments poétiques guident les lecteurs. Ces représentations de femmes, rassemblées dans ces quelque 230 magnifiques pages, sont un testament, explique le photographe, qui emploie les pronoms masculins et neutres.

« Ça fait un peu plus de dix ans que je fais de la photo, dit-il. Et j’ai commencé à faire ça de manière assez instinctive. J’ai toujours eu une perspective féministe et, il y a une dizaine d’années, on assistait à un mouvement féministe assez important. Ce regard franc et authentique était à la mode. Donc, je suis arrivé avec cette approche-là, un peu extérieure aux conventions. Je voulais surtout proposer un point de vue hors du male gaze, du regard masculin, et des représentations des femmes qu’on voyait dans les médias et sur les réseaux sociaux. »

Le rapport à la féminité a donc été une sorte de fil conducteur au travail d’images de Lawrence Fafard, « du moins pendant les sept premières années de [s] a carrière comme photographe, dit-il. Quand j’ai entamé un processus de transition, j’arrivais à concilier ces deux choses-là de façon indépendante l’une de l’autre. Mon rapport au genre et mon travail. Par exemple, j’ai fait beaucoup de portraits de grossesse. À une époque, je crois que je me sentais beaucoup plus concerné par ce type de sujet. J’aime toujours en faire, mais je crois que je me reconnais moins là-dedans aujourd’hui. Donc, au moment d’éditer le projet de livre, il est apparu évident que je disais au revoir à quelque chose avec ce projet-là. Cette idée de laisser partir une partie de moi, une partie de ma féminité, était parmi les thèmes qui revenaient souvent. Mon travail parle beaucoup de ces petites morts, de se perdre pour mieux se retrouver ».

Du trouble dans le genre

C’est donc tout naturellement que l’artiste de la diversité de genre dit prendre ses distances par rapport aux sujets strictement féminins. « Ma transidentité n’était pas la genèse du projet, mais c’en est devenu une ligne directrice, une sorte de conclusion. Dès que j’ai fait mon coming out, j’ai réalisé que j’étais rendu ailleurs dans ma manière d’approcher l’image. Vers la fin de ce projet-là, c’était devenu évident que je voulais parler d’autre chose. De manière naturelle, les gens avec qui je collabore sont de plus en plus des personnes trans, non binaires et queers. Mais je crois qu’il fallait, d’une certaine manière, que je l’annonce à travers ce livre. »

La signature de l’artiste est la manipulation physique appliquée aux portraits après le tirage. Textures, déchirures, vernis, coupure, collage… tout peut arriver. Avec cette approche, le laisser-aller est un passage obligé. L’artiste dit accueillir les risques. « La déchirure peut ne pas arriver exactement là où je le voudrais, mais c’est ce que je trouve intéressant. Pour chaque photo, il y a des dizaines de versions de cette même image, interprétées différemment. Elles n’existent pas qu’une seule fois, elles sont en perpétuel changement. Tout comme les identités et les passages qu’on vit tous. »

Une vraie antithèse aux images léchées et augmentées par l’intelligence artificielle qui prolifèrent sur les réseaux sociaux. La beauté féminine, à notre époque, semble parfois jouir d’un terrain de jeu bien étroit. Dans ce contexte, le projet de Lawrence Fafard porte une revendication particulière. Comment appréhender l’avenir de l’image ? « Les créateurs ont peur en ce moment, et certains se demandent même si c’est pertinent d’avoir une pratique artistique en arts visuels. Moi, l’intelligence artificielle, j’ai la chance de pouvoir m’en tenir loin. Les gens viennent me solliciter parce qu’ils cherchent ce regard sensible, cette connexion particulière entre le modèle et l’artiste. Je suis peut-être nostalgique, mais je crois profondément aux pratiques qui se démarquent du lot. Les artistes qui restent fidèles à leur vision, j’ai l’impression qu’ils ne pourront jamais être remplacés. »

C’est un point de vue qu’il qualifie d’utopiste, et qui se répercute dans sa création. « Moi, qui suis très rêveur et j’évolue dans un univers onirique, c’est devenu une preuve que ma manière de voir les choses est justifiée. C’est ça qui est fabuleux avec l’art, ce que je vois dans mon imagination, je peux le transposer dans la réalité. Pour qu’une chose puisse exister, il faut d’abord l’imaginer, et ensuite on peut la rendre tangible. »

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec