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Chaque année, le prix Robert-Cliche récompense un premier roman. Pour cette édition 2025, le jury composé de l’écrivain Patrick Senécal, de la journaliste Karyne Lefebvre et du libraire Thomas Dupont-Buist a été séduit par La république de Kafka, de Louis St-Pierre, qui remporte ainsi une bourse de 10 000 dollars et voit son livre publié chez VLB.
La république de Kafka est un roman touffu et frondeur qui raconte le parcours étrangement… kafkaïen d’un cinéaste québécois en résidence artistique à Prague pour tourner un documentaire sur Franz Kafka. Notre collaboratrice Geneviève Tremblay a pu s’entretenir avec l’auteur.
Votre roman est habité par la figure de Kafka et par l’univers particulier de ses écrits, pleins d’ambiguïté et de paranoïa. Qu’est-ce qui vous a amené à lui consacrer un livre ?
Durant mes études au baccalauréat en cinéma à l’UQAM, j’ai eu la chance d’aller en République tchèque pour un trimestre pendant l’été. Un des travaux était de réaliser un court métrage documentaire ayant pour sujet « quelqu’un fait quelque chose », et j’ai choisi… Franz Kafka, une figure emblématique de la littérature et de la République tchèque. J’allais un peu contre la consigne de base en choisissant un auteur décédé, parce que d’un point de vue cinématographique, il fallait des personnages en action. J’étais déjà très intéressé par l’écriture de Kafka et par le personnage, et ma fascination a grandi à partir de ce moment-là. En revenant au Québec avec mon film en poche [Das Ist Komisch (That Is Funny), 2019], un essai documentaire qui a quand même bien voyagé en festival et qui est d’ailleurs disponible sur la plateforme du Festival international du film sur l’art de Montréal, j’avais encore des questions à propos du personnage de Kafka, des choses que j’avais le goût d’explorer. J’ai donc décidé de me tourner vers la littérature.
Vous êtes d’abord un cinéaste. Pourquoi choisir d’écrire un roman ?
Je suis plus un gars de fiction, le documentaire ne me vient pas nécessairement facilement ; me tourner vers la fiction était donc mon élan naturel. Faire des films coûte très cher et on n’a pas toujours les moyens qu’on veut en début de carrière, alors je me suis dit : je vais écrire un livre. J’ai une fascination pour le mélange des formes, des médiums. Quand j’écris des scénarios, un des reproches qu’on me fait souvent, c’est qu’ils sont trop littéraires. Peut-être que là, mon roman est trop cinématographique ? [Rires] Kafka est un écrivain énigmatique, cauchemardesque, mais aussi très allégorique. Ce que je préfère chez Kafka, ce sont ses aphorismes, très simples, qui tiennent même en un quart de page. Ça met en images, par exemple, des animaux pour représenter quelque chose de plus grand. Je trouve qu’il y a quelque chose d’à la fois cinématographique et littéraire dans son écriture. Explorer ça me semblait très fécond.
On trouve de tout dans La république de Kafka : des fragments de scénario, des scènes de film, des notes de bas de page, des parenthèses historiques… Parlez-nous de votre processus d’écriture.
Quand j’ai commencé à écrire le roman, j’ai eu beaucoup de chance : j’ai pu avoir une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec et le soutien du programme Jeunes volontaires. Ça m’a permis de me plonger à 100 % dans l’écriture du livre. J’avais amorcé les deux premiers chapitres, mais plus je m’enfonçais dans le sujet, plus je me disais : il faut que je connaisse tout, que j’aie tout lu, que je fouille tous les recoins de l’histoire. Mon processus a été de lire tout ce que je pouvais trouver sur Kafka, ses livres, la littérature secondaire qui a été écrite à son sujet, mais j’ai aussi joué à la roulette russe sur Wikipédia et cherché dans les notes de bas de page pour aller à la source des informations… Toutes les choses [présentes dans le livre] peuvent paraître incongrues d’un point de vue extérieur, mais un des objectifs du roman, c’est que les apartés un peu hasardeux aient du sens, qu’on se retrouve dans un tout cohérent.
Votre roman brouille malgré tout ses propres pistes à mesure qu’il avance. Quel effet avez-vous voulu donner à votre texte et, par conséquent, à sa lecture ?
Le narrateur du roman est un menteur. C’est un menteur qui cherche la vérité, c’est le paradoxe du personnage. Je suis très structuré dans mon écriture habituellement, j’aime suivre des formes narratives préétablies. Pour ce roman, j’ai décidé de balayer ça et d’y aller un chapitre à la fois, en ne sachant pas de quoi serait fait le prochain. Chaque fois que j’écrivais un nouveau chapitre, je me disais : il faut que je bifurque et que je contredise ce qui vient d’être dit, d’une certaine manière. Je voulais que le lecteur sente — au début petit à petit, puis de plus en plus — qu’il y a tout le temps des pas en arrière, mais que le récit continue à avancer. De mensonge en mensonge, on s’approche de la vérité. C’est un processus un peu paradoxal que j’ai essayé de mettre en œuvre, pour me surprendre moi-même à travers l’écriture.
Quelle a été votre réaction en apprenant que vous receviez le prix Robert-Cliche ?
J’étais en tournage ce jour-là avec des amis et ma copine. C’était une très bonne chose que je sois en tournage, parce que j’attendais la nouvelle, je savais que j’étais finaliste ; avoir une journée très occupée me permettait de ne pas être dans l’attente. La première chose que j’ai faite après avoir raccroché, ç’a été de lancer mon téléphone par terre. [Rires] Je courais, je gambadais, mes amis ont des vidéos de moi qui n’en reviens pas. Le livre est parti en impression très récemment, alors je n’ai pas encore tenu l’objet physique dans mes mains. C’est encore tellement flou… Je pense que ma réaction n’est pas terminée.





