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le cœur, exactement

 

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le cœur, exactement

Johanne, j’ai pris le temps de relire tous les livres. Celui de Tania aussi.
Je me lève au cœur d’une tempête de vent. C’est le deuxième jour
d’une année nouvelle.
De l’île depuis laquelle je t’écris, le bateau est plus vivant que jamais.
Les adieux ne sont pas de mise à ce temps de l’année.

Aux fenêtres, le sel empêche la mer que je sais pourtant au bout de mes yeux. Je pense à toi. À ton amour. À l’amour. Aux formes géométriques qui se dessinent dans le temps. Je sens ta main sur mon épaule. Je te souhaite le soin, la rivière, une nouvelle chatte, le bois, les oiseaux, la jupe, l’échelle et les amitiés qui font que nos jambes restent droites, que nos dos ploient sans casser. Je t’embrasse et le vent me porte à toi.

La communauté poétique au Québec a ceci d’exceptionnel qu’elle se vit en collégialité. Les anciens lisent les nouveaux, et inversement. Les scènes se lèvent, nourrissent et se couchent, créant des maillages de voix qui mènent en amitié. L’admiration n’a ni sens ni hiérarchie. Elle se déploie entre nous et jusque dans nos livres.

Je ne me rappelle pas la première fois où Johanne Fournier m’a écrit, mais je me souviens de l’effet de ses mots offerts. Je me suis sentie vue, bercée. Pourtant, j’ai mis des années avant d’apprendre qu’elle était une grande créatrice de documentaires et de livres. Je n’ai pas eu honte en découvrant mon ignorance. J’ai souri en me disant qu’une fois de plus, une femme qui me précède m’apprend à mieux écrire, à vivre mieux.

C’est par nos lectures croisées — des livres, de la vie — qu’une sorte d’amitié s’est nouée entre nous. Je suis arrivée à L’adieu au bateau avec une inclination au cœur pour cette femme, j’en suis ressortie éblouie par l’écriture, les images, les textures. La plaquette publiée par Leméac l’automne dernier propose un texte à mi-chemin entre poésie, journal et novella. Un récit porté par une tendresse immense pour l’aimé, décédé un an plus tôt. Dans les traces des pas qui mènent de la rivière au fleuve, de la gare à la plage, de la maison à la cabane à bois, de l’intime à l’impudeur trouble des funérailles, une voix offre un regard attentif aux dures saisons qui composent le premier tour du calendrier sans l’autre. Le texte chavire autant qu’il pose des questions auxquelles nous ne nous préparons jamais assez. Un rappel que l’amour magistral n’est pas que l’affaire de la jeunesse.

Puisqu’un livre en contient toujours d’autres et qu’un livre écrit par une femme est un clan à lui seul, j’ai voulu connaître les titres des recueils en écho à L’adieu au bateau. C’est de cette manière que Johanne et moi avons entrepris une correspondance le long du fleuve, dont voici quelques extraits.

traverses : passage de la Pointe-Lévy
Au début des années 1970, après une année à l’École nationale de théâtre, Johanne Fournier s’est retrouvée à donner des ateliers de théâtre au Cégep de Lévis-Lauzon pour gagner sa vie. C’est là qu’elle fait la connaissance de Paul Bélanger. Elle suit de loin en loin son long parcours poétique et son précieux apport aux Éditions du Noroît. Ce n’est qu’en 2017 qu’ils reprennent contact, à la parution du premier titre de l’autrice, Tout doit partir.

« Il avait écrit Déblais après la mort de sa Suzanne quelques années plus tôt, ce qui nous fait un autre lien. Mais c’est Traverses qui m’a accompagnée pour ce livre. Cette similitude de villes mal aimées de bord de fleuve, Lévis — Matane. Je l’ai vu déambuler dans les rues de son enfance pendant que je faisais la même chose dans les miennes. Et ces traversiers comme nos marées intérieures parallèles. »

kau minuat — une fois de plus
« C’est la quatrième de couverture qui m’a fait emporter ce livre [Mémoire d’encrier]. Il disait ce que j’étais : seule à pleurer/ma joie brisée/demande une trêve//ce soir, je suis seule à m’attendre. Et dedans, les phrases de Joséphine, d’une simplicité et d’une grandeur, me consolaient, me rappelaient qu’il y avait encore la forêt et la rivière et les oiseaux à côté du désespoir, l’accompagnant. J’étais rassurée de penser à cette femme, un peu plus vieille que moi, à Pessamit, sur la Côte-Nord, un peu à l’ouest de Matane. Rassurée que nous ayons dans nos enfances partagé les mêmes plages bord en bord du fleuve. J’ai travaillé à faire des films avec des femmes de sa communauté, probablement des petites filles avec lesquelles elle avait joué sur ces plages, Rolande, Marie-Jeanne. Jenny. Je les entendais dire et rire le monde dans leur langue chantante. »

Nos échanges se poursuivent. Autour du deuil, des vies, des ruptures, des gestes doux et violents, à la traverse des siècles et des intimités jaillissent deux noms. Une évidence, René Lapierre et Les adieux (Les Herbes rouges). Puis une incontournable, la grande Geneviève Amyot et son puissant recueil La mort était extravagante suivi de Nous sommes beaucoup qui avons peur (Le Noroît). « Je travaillais sur un adieu et ils arrivaient avec une somme, avec des recommencements, des infinités d’adieux et cela m’apaisait et me poussait à travailler. »

les pommiers dépassaient partout des palissades
Malgré la crainte que le miroir tendu par Tania Langlais (Les Herbes rouges) soit trop incandescent, Johanne s’est avancée dans ce qui brûle entre elle et la poète. « En le feuilletant, j’avais vu qu’il y avait un chat et ma chatte, notre chatte, était morte l’automne précédent. Je n’y arriverais pas alors je l’ai rangé. » Ce n’est qu’après avoir fini les premières écritures de L’adieu au bateau, un après-midi de fin d’été, qu’elle s’est installée au bord de la rivière. Là, la beauté, la douleur, la manière de la poète l’ont traversée autant qu’elles ont apporté consolation. La partition créée avec l’histoire d’amour et de mort entre Vladimir Maïakovski et Lili Birk donnait à la sienne encore gestante sa légitimité.

Avec plus ou moins de succès, nous tentons tous des adieux. Je pense à vous qui lirez ce texte dans quelques semaines. À vous qui fréquentez la poésie assidûment ou uniquement dans les moments denses, à la recherche de guidance, de lumière. Je pense à tout ce que peut la poésie.

Cette année, je vous souhaite de tirer les fils de chacun des livres que vous aimerez pour en découvrir les voix qui le composent. Je vous souhaite de vous passionner pour les remerciements et les pages finales qui sont les bibliothèques du cœur de ceux qui écrivent. Je vous souhaite des lectures grisantes, des révélations. Des poèmes lus en silence, entendus à voix haute, dans un bar, dans un festival, dans un souper d’amis. Des poèmes sur vos peaux pour que ce qu’on appelle la vie ait le goût de ce qui est vrai et sublime.

Photo : © Justine Latour

Palmarès des livres au Québec