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Le français, oui, mais quel français?

 

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Le français, oui, mais quel français?

Depuis leur élection, les membres du gouvernement de la Coalition avenir Québec répètent que la langue française est statistiquement en déclin dans la province. En 2022, le premier ministre, François Legault, évoquait le spectre de sa « louisianisation ». La même année, le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, diffusait la vidéo dite « du faucon pèlerin ». On y laissait entendre que le français était une espèce menacée, notamment chez les jeunes — qui que soient les jeunes —, car ils parleraient franglais — quoi que soit le franglais.

Tous ne sont pas aussi alarmistes. Réunis par Jean-Pierre Corbeil, Richard Marcoux et Victor Piché dans l’ouvrage collectif Le français en déclin? (Del Busso éditeur, 2023), des démographes et des sociologues, sans dorer la pilule, dressent un portrait nuancé de la situation linguistique québécoise, particulièrement de la situation montréalaise. Ils font par exemple remarquer que, dans une société où l’immigration est importante, il est normal que le français soit de moins en moins la langue maternelle d’une large partie de la population et qu’il soit moins utilisé de façon prépondérante à la maison.

Que l’on sonne ou pas le tocsin, une même question devrait se poser. Sur quelle langue s’écharpe-t-on quand on discute de la situation du français au Québec?

Une langue en mouvement
Le français du Québec n’est pas une langue autonome. Il n’existe pas de « langue québécoise ». Personne ne parle « le québécois », « le joual » ou « le franglais ». La langue de la majorité de la population est le français. Ce français québécois est évidemment différent de celui de la France ou du Sénégal, essentiellement par son lexique et par sa prononciation. Il a une histoire propre et il peut varier d’une région de la province à l’autre.

Dans Le vif désir de durer (Québec Amérique, 2005), Marie-Éva de Villers analysait ce qui caractérisait le français québécois dans Le Devoir en 1997. Les trois quarts des mots de ce quotidien venaient du français de référence (ce que certains appellent le « français standard »). Le reste? Des archaïsmes, des emprunts aux langues autochtones, des mots décrivant de nouvelles réalités locales, des anglicismes, des formes féminisées, des néologismes et des particularismes. En somme, relativement peu de choses. Le français du Québec a donc été nourri de différents apports.

L’anglais a longtemps servi de repoussoir à ce français. On agissait comme s’il n’y avait que deux langues au Québec, l’une menaçant l’autre. Qu’on les apprécie ou pas, les contacts avec l’anglais ne vont pas diminuer, bien au contraire. D’une part, la diabolisation de l’anglais n’a guère de sens en cette époque de mondialisation culturelle : qui voudrait se couper des œuvres auxquelles celle-ci donne accès? D’autre part, les efforts bienvenus visant à accroître la découvrabilité des contenus culturels en français du Québec ne pourront pas inverser une tendance aussi lourde que la mondialisation; au mieux, ils l’infléchiront modestement. L’anglais est là pour rester.

Les collaborateurs de l’ouvrage Le français en déclin? ont mis en lumière un phénomène trop peu souvent débattu : le Québec est une terre de plurilinguisme. La croissance de la population québécoise passant désormais par l’immigration, et cette immigration n’étant pas toute francophone, il faut s’attendre à entendre autour de nous de plus en plus de langues. On peut sans mal imaginer des foyers comptant plus d’une langue maternelle (c’est tout à fait banal), et regroupant des enfants scolarisés en français grâce à la Charte de la langue française (la loi 101) et des parents travaillant dans une autre langue que celle de la majorité, en attendant, on le souhaite, de la maîtriser. D’autres langues que le français et l’anglais sont là pour rester.

Dans son recueil Uashtenamu : Allumer quelque chose (La Peuplade, 2025), la poétesse innue Marie-Andrée Gill évoque des enfants parlant « avec leur accent français de trop de youtube ». Déjà, en 2015, dans La leçon de Jérusalem (Boréal), Monique LaRue était sensible aux intonations d’outre-Atlantique : « Je me réjouis de l’allégresse linguistique que ces Français de France apportent à Montréal parce qu’elle est contagieuse, parce qu’elle est exactement l’inverse de notre douleur. » La mondialisation a tendance à araser les cultures et les langues, mais elle ouvre aussi la porte à des échanges inattendus. Par des vidéos, par des voisinages, par des échanges écrits et oraux sur les réseaux sociaux, par des baladodiffusions, les jeunes Québécois et Québécoises sont aujourd’hui en contact avec une variété inouïe de français. Les français du monde sont là pour rester.

Qu’est-ce qu’une langue?
Des esprits chagrins verront dans cette multiplicité d’apports un danger : le français perdrait de sa pureté. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de langue pure. En revanche, ces apports posent de vrais problèmes. Dans quelles circonstances peut-on avoir recours à la langue populaire, aux tournures venues de l’anglais, aux mots des langues de l’immigration (récente ou ancienne) ou aux expressions d’autres français que le français québécois?

En 1983, André Belleau signe, dans la revue Liberté, un texte capital sur les rapports entre « Langue et nationalisme ». On y trouve cette phrase éclairante : « Nous n’avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler. » On pourrait doublement la prolonger.

Premier prolongement : « Nous avons besoin de tout le français pour parler. » Le français du Québec, comme n’importe quelle autre langue, est fait de registres divers et il n’y a pas lieu de se priver de cette richesse. Mais cela doit se faire en connaissance de cause.

D’où un second prolongement : « Nous avons besoin de comprendre le français pour parler. » Cela nécessite plusieurs types d’interventions; je n’en retiendrai qu’une. L’école québécoise doit impérativement expliquer ce qu’impliquent les contacts linguistiques, ses élèves étant de plus en plus nombreux à les vivre au quotidien. (Ça les changera des règles du participe passé.) Elle doit aussi leur expliquer ce que sont les registres de langue : certains de ces registres permettent une plus grande tolérance que d’autres face à la variation linguistique.

Tant et aussi longtemps qu’on pleurnichera sur son déclin supposé, le français du Québec demeurera une petite chose fragile à protéger des apports extérieurs. Accueillons-les plutôt, mais en se demandant comment, quand et pourquoi. Une langue, c’est une chose vivante.

Le français du Québec, notre langue commune, est là pour rester, dans toute sa variété.

Benoît Melançon
Benoît Melançon est professeur émérite à l’Université de Montréal, essayiste et blogueur (oreilletendue.com). Il publie des textes sur la langue au Québec depuis plus de trente ans. Sur ce sujet, deux de ses livres ont été remarqués : Langue de puck : Abécédaire du hockey en 2014 (édition revue et augmentée, Del Busso éditeur, 2024); Le niveau baisse (et autres idées reçues sur la langue) (Del Busso éditeur) en 2015. En 2012, il a reçu le prix Georges-Émile-Lapalme, la plus haute distinction du gouvernement du Québec en matière de rayonnement et de qualité de la langue française. Il est membre de l’Ordre des francophones d’Amérique et de la Société royale du Canada.

Photo : © Benjamin Seropian

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