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Le Mot de Tasse : La chaleur d’un livre à la main

 

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Sur le chemin Sainte-Foy, à Québec, une ancienne biologiste moléculaire a troqué le laboratoire pour les rayonnages. Depuis 2018, Chantal Savoye a fait de sa librairie-café un lieu de proximité où l’on vient autant pour un roman que pour une boisson chaude, mais surtout pour s’y sentir chez soi.

Le Mot de Tasse : La chaleur d’un livre à la main

Il faut pousser la porte du Mot de Tasse pour comprendre que le pari n’était pas si fou. Des tables de bois au milieu des étagères, un foyer électrique devant lequel un canapé invite à s’attarder, des livres le long des murs, des voix qui se croisent. « Ici, le café ne jouxte pas la librairie, il en fait partie. Je ne voulais pas d’un côté librairie et d’un côté café. Je voulais que ce soit un tout », explique Chantal Savoye en entrevue.

Jointe par téléphone, elle raconte que le projet mûrissait en elle depuis plus de trente ans. Originaire de France, elle avait pris l’habitude de fréquenter ces librairies-cafés où l’on peut lire, discuter, s’attarder sans hâte. « Je trouvais ça convivial, profondément agréable. J’avais envie d’en créer un moi aussi. »

Rien, pourtant, ne la prédestinait au monde du livre. Diplômée en biologie moléculaire, elle a mené une carrière scientifique jusqu’en 2016, année où un plan social met fin à son poste. Ce revers devient un déclic. « Je me suis dit que c’était peut-être le moment d’explorer enfin ce projet que je portais depuis si longtemps. »

Elle suit alors une formation en lancement d’entreprise, élabore un plan d’affaires, vérifie la viabilité financière. Sur papier, le modèle tient. La compagnie est créée en 2017, la librairie ouvre en 2018. « Il faut avoir une bonne idée de la réalité. Mais ça fonctionne si on y croit fort. Ce n’est pas une utopie », affirme-t-elle aujourd’hui.

Le Mot de Tasse est né d’un désir profond, celui d’offrir un véritable troisième lieu. « Je voulais créer un endroit qui ne soit ni la maison ni le travail, un lieu d’échange où les gens peuvent se poser au milieu des livres en buvant un café. » En 2018, le télétravail est encore marginal et son intuition apparaît, avec le recul, presque prémonitoire.

Le quartier Saint-Sacrement, où la librairie a pignon sur rue, a façonné l’implantation autant qu’il s’est laissé façonner par elle. « Je voulais être dans un quartier de vie. Ici, la librairie fait partie intégrante de son environnement. » Chantal Savoye connaît le prénom de « 95% » de sa clientèle. Des familles, des retraités, des enfants qui viennent choisir un livre pour l’anniversaire d’un ami. « Je reçois beaucoup d’amour de la communauté. »

Les murs accueillent des expositions d’artistes du voisinage, des cafés philosophiques, des soirées poésie, des spectacles de musique, des jeux de société. Deux à trois activités par semaine rythment la programmation. « Des fois, quand il y a un spectacle qui me touche, je me pose et je me dis que c’est là que j’ai envie d’être. »

Elle ajoute que, en huit ans, elle ne s’est jamais dit qu’elle allait travailler, mais qu’elle allait à la librairie. Tenir librairie demeure pourtant un métier exigeant, loin de l’image paisible que l’on s’en fait. « On s’imagine qu’on va lire beaucoup, conseiller des livres dans le calme. La réalité est différente. » Réception des cartons, gestion des stocks, inventaires, comptabilité qu’elle assume elle-même, sans oublier le service des boissons et la gestion du café. « Dans la journée, on n’a pas le temps de lire », lance-t-elle en riant.

Cette double vocation, librairie et café intimement mêlés, comportait aussi son lot d’appréhensions. Glisser des tasses fumantes entre les rayonnages pouvait paraître téméraire. L’idée d’un café éclaboussant un ouvrage tout juste arrivé en magasin a bien traversé son esprit au moment d’ouvrir. « C’était une vraie crainte au départ », admet-elle. Huit ans plus tard, l’incident ne s’est produit qu’une seule fois. « Finalement, ce n’est pas un vrai problème. »

Le plus souvent, celui ou celle qui s’attarde à une table avec un livre entre les mains repart avec. Il suffit d’expliquer que les ouvrages sont à vendre, qu’on peut les feuilleter librement, mais qu’ils demeurent fragiles. La confiance, ici, circule aussi naturellement que le café.

La librairie, la plus petite de la capitale nationale en superficie, impose une sélection serrée. « On est obligés d’être très sélectifs », admet-elle. Une large place est donc accordée à la bande dessinée adulte, au rayon jeunesse — reflet d’un quartier rajeuni — et à la littérature québécoise, notamment en poésie. Les guides de voyage et l’ésotérisme sont commandés à la demande. « Les gens ont compris que je ne peux pas tout tenir. Ils anticipent. »

Mettre « le bon livre » dans les bonnes mains
Au cœur de la satisfaction, il y a le conseil, cet art discret qui consiste à écouter avant de proposer. Comprendre l’humeur du moment, deviner ce qui pourrait toucher, surprendre sans brusquer. « Notre but, c’est de mettre le bon livre dans les mains du lecteur. » Il ne s’agit pas seulement de commercialiser, mais d’accompagner, d’orienter, parfois d’ouvrir une porte inattendue.

La joie est décuplée lorsqu’un client repasse le seuil pour dire que « ça a fait mouche », que le roman offert à un enfant a été dévoré en deux soirées ou qu’une lecture a apporté un peu de réconfort. Elle recommande volontiers des romans « qui font du bien », de Mélissa Da Costa à Valérie Perrin, sans oublier des plumes québécoises, notamment celles du quartier. En bande dessinée, elle se dit particulièrement sensible au dessin, citant Jean-Louis Tripp ou Régis Loisel, convaincue que le trait autant que l’histoire peuvent provoquer l’émotion juste.

Son rapport au livre remonte à l’enfance, à ces maisons où les ouvrages circulaient naturellement et aux visites régulières à la bibliothèque municipale. Lire n’a jamais été un geste spectaculaire chez Chantal Savoye, plutôt une habitude ancrée, quotidienne, quasiment organique. « Un livre, c’est un ami. On peut rire, pleurer, vivre des aventures. »

Avec les années, cette intimité ne s’est pas démentie. Elle décrit les livres comme une présence rassurante, capable d’apaiser le tumulte. « Les livres ont un effet calmant dans une pièce. On est toujours bien entouré quand on est entouré de livres. » Dans sa librairie comme dans sa vie, ils forment un paysage familier, une compagnie fidèle.

Le Mot de Tasse
1394, chemin Sainte-Foy
Québec
motdetasse.com
lemotdetasse.leslibraires.ca

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