Tout lire sur: Radio-Canada Livres
Source du texte: Lecture
Prenez l’aura de mystère entourant un portrait jamais trouvé, l’histoire d’un poète précurseur de Nelligan, une vieille boîte d’archives trouvée chez l’autrice Anne Hébert et la patience enthousiaste de Sébastien Hudon pour fouiller, vous obtiendrez un récit d’aventures, mais surtout ce fameux portrait, celui d’Eudore Évanturel. Les traits du poète né à Québec, exilé après des critiques assassines à la fin du XIXe siècle, sortiront enfin de l’ombre avec la publication du livre Eudore Évanturel, crâne et cervelle, drame en vers, chez Moult Éditions.
Dans ce livre à paraître, Sébastien Hudon relate que la légende perdurait […] aucun portrait du poète n’avait – jusqu’à ce jour – réémergé depuis l’abîme où son œuvre s’était écroulée
.
D’un archiviste de cet ordre [Évanturel a fait ce métier à Québec et celui de secrétaire particulier à Boston, NDLR], d’arriver à se dérober de la sorte des fonds d’archives et albums photographiques de tous ses proches et contemporains, relève du tour de force
, s’étonne Sébastien Hudon dans son livre qui paraîtra en novembre.
Au fil du temps, une photo s’est imposée comme étant le portrait du poète. Depuis un bon moment cependant, les experts ont conclu qu’il ne s’agissait pas de lui. De quoi alimenter le mythe.
Cette photo est souvent présentée comme étant celle du poète Eudore Évanturel. Selon des observateurs, ce serait faux. On ignore qui serait l’homme posant ici aux côtés de son épouse.
Photo : photographie faussement attribuée à Eudore Évanturel / photographe inconnu
En entrevue, l’auteur, habitué aux recherches du genre, dit d’emblée qu’il ne connaissait pas les poèmes d’Eudore Évanturel. Il a fait des recherches à la demande d’un ami, en 2019. Mais, c’était un dossier un peu clos. Si je ne trouve pas, c’est parce que ça n’existe pas!
, lance Sébastien Hudon en rigolant. Mon ami m’avait préparé au fait qu’il était possible que je ne trouve rien. Tout ce que je trouvais, il l’avait déjà trouvé
.
La plume de Sébastien Hudon et le récit de sa découverte nous font donc passer par les rues d’un Québec lointain, où les idées de l’élite conservatrice et de l’Église dictaient les mœurs. Le lecteur accède à des souvenirs de la famille d’Anne Hébert, par les archives du père, Maurice. La description de l’auteur arrive presque à faire sentir l’odeur poussiéreuse de ses trouvailles et du lieu où il les découvre, le manoir des Hébert, à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier
.
C’est dans une vieille boîte oubliée que se trouvait un petit bout de papier, plié entre les pages d’un cahier où Hudon a trouvé une entrevue-saynète-hommage
à Évanturel, écrite par Maurice Hébert.
La lecture me fascine, écrit Hudon, jusqu’à ce discret papillon de papier couleur chair, plié et collé dans la page interrompant le fil du texte. Encryptés sur le rabat, on note : « caricature », les initiales M. H. et le nom Eudore Évanturel. Puis, c’est, dépliant le billet, que l’on découvre un portrait au crayon intitulé « le poète ».
On l’a! Ç’a été un déclic.
L’auteur admet ne pas avoir déplié le papier sur le coup.
Il y a toutes sortes d’affaires dans ce carnet. Et ce n’est pas une photo, c’est aussi une des raisons pour lesquelles je n’ai pas réalisé tout de suite. Je m’attendais à trouver une photo dans mes recherches, pas un dessin.
Lui, comme adolescent ayant un fort intérêt pour Nelligan, se disait au moins, avec Nelligan et d’autres, on a une image du visage. Sans visage, on n’a que la littérature. On voit le poète à travers son propre filtre. Avoir une image, ça nous aide à mieux nous imaginer le personnage.
Selon Sébastien Hudon, en comparant les véritables photos des frères d’Eudore Évanturel et les traits du dessin trouvé dans le cahier d’Hébert, il n’y a aucun doute possible, ce sont véritablement les traits du poète.
Ce que je trouve intéressant, ajoute l’auteur, c’est le processus. Faire une découverte, parfois c’est un processus qui peut prendre une vie. Là, le jeu du hasard et du destin a fait que je suis tombé dessus. Je me suis demandé si cette découverte venait briser le désir d’Évanturel de ne jamais être représenté.
Dans sa réflexion, il se questionne même sur l’intention de Hébert avec ce dessin. C’est étrange que Maurice Hébert, plutôt que de lui demander une photo, fait une caricature.
Est-ce que lui aussi voulait contribuer au mythe, garder l’anonymat de son ami? Ces questions resteront toujours sans réponse.
Le texte dans lequel il a trouvé le dessin, La visite au poëte, datant du 21 novembre 1918, n’a jamais été publié auparavant. Il se trouve en intégralité dans Eudore Évanturel, crâne et cervelle, drame en vers.
L’oubli, de son vivant
Même avant sa mort, à 66 ans, en mai 1919, Évanturel était retombé dans l’oubli depuis un long moment. Après la lecture publique de son texte Crâne et cervelle, en 1875, il avait pourtant réussi à se faire un nom. Ce poème composé de 242 alexandrins raconte le vol d’un cadavre pour les besoins des cours de dissection en médecine. Le corps est celui de la fiancée de l’étudiant qui a orchestré le vol.
Le texte a été publié en une du journal quotidien L’Événement, repris aussi plus tard dans un journal américain notamment. Mais le propos a fait scandale, a été décrié en chaire. Le mal était fait pour la réputation du poète.
La publication de son seul recueil de poésie Premières poésies. 1876-1878, trois ans plus tard, n’aura pas permis de lui faire connaître la gloire ou de redorer sa plume aux yeux du public de l’époque.
Un message dans La tombe ignorée?
Le poème intitulé La tombe ignorée, notamment mis en chanson par Jorane, révélait peut-être un autre indice de la volonté d’anonymat d’Évanturel. Ou peut-être de sa déception de ne pas avoir connu la gloire, qui sait?
La pierre tombale d’origine d’Eudore Évanturel était une simple croix noire, aux dires de Sébastien Hudon. Il y voit un message du poète souhaitant rester anonyme jusque dans la mort, ou en tout cas, voulant maintenir une aura de mystère autour du personnage.
Celle qu’on voit aujourd’hui dans le cimetière Belmont, à Sainte-Foy, montre en tout cas au grand jour qui est enterré à cet endroit, aux côtés de sa femme. Et c’était bien souhaité par ceux qui l’ont fait, afin de rendre hommage au poète, puisqu’elle était devenue illisible. Elle a été restaurée grâce à l’intervention de Claude Paradis et Yves Larouche, deux auteurs qui ont publié des travaux sur les écrits d’Évanturel. En 2019, après avoir publié Eudore Évanturel. La tombe ignorée (Éditions Nota bene), ils ont pu faire cette intervention sur la sépulture avec la collaboration du Centre d’étude poétique du Cégep de Sainte-Foy.
Sur le dessus de la pierre tombale du poète, le nom de famille est mis bien en évidence.
Photo : Radio-Canada / Hans Campbell
Cent cinquante ans plus tard, Crâne et cervelle sera relu pour une première fois publiquement à Québec depuis cette lecture en octobre 1875, à la Salle de musique de la rue Saint-Louis.
Le portrait sera révélé au public lors du lancement d’Eudore Évanturel, crâne et cervelle, drame en vers. La lecture publique du poème aura lieu au même moment, le 1er novembre à 18 h 30, à la Librairie Saint-Jean Baptiste. Le livre sera en librairie le 11 novembre.
Avec la collaboration de Catherine-Ève Gadoury






