Paru en premier sur (source): journal La Presse
C’est l’histoire d’une mère, une femme ordinaire, qui ose un jour le pire geste qui soit : elle tue son enfant, une fillette de 5 ans.
Publié à 1h25
Mis à jour à 16h00
Et elle n’y va pas de main morte, mais à coups de couteau. Glaçant, vous dites ? Vous n’avez rien lu.
Le Roi-Soleil, deuxième roman de la psychiatre Marie-Ève Cotton, propose une incursion dans des eaux dangereusement troubles, mêlant horreur et humanité, là où on s’y attend le moins. Après avoir flirté avec la comédie psychiatrique avec Pivot (2017), l’autrice s’attaque de front à l’un des sujets les plus indicibles : l’infanticide. Au féminin, par-dessus le marché.
« Cela fait longtemps que j’aime la littérature, explique l’autrice au parcours atypique (elle a aussi collaboré à la série Cerebrum), tombée dans le bain plus jeune avec Romain Gary. J’ai une grande admiration pour les gens capables de mettre en mots les choses complexes de la vie. »
Nous l’avons rencontrée chez elle, la semaine dernière, dans son havre de paix dans le fin fond de Lanaudière. C’est ici qu’elle vit quand elle n’est pas au Nunavik, où elle pratique depuis 20 ans. À voir sa table d’écriture, avec vue en contre-plongée sur un lac, en pleine saison des couleurs, on ne peut s’empêcher de se demander où diable elle va dénicher des récits morbides pareils.
Le texte commence ici en lion, avec le crime en question. Puis, dans les pages qui suivent, la mère, une fille de bonne famille, médecin de son état, se confie à un psychiatre, mandaté par son avocat en vue de son procès. Ces confidences constitueront l’essentiel du récit, qui vous fera penser par bouts à Guy Turcotte, évidemment, tandis que d’autres passages feront plutôt écho à Claude Jutra, Guy Cloutier, et combien d’autres. Car il sera en outre question d’agressions, d’impunité et de célébrité, mais aussi de trahison et de maternité et, au bout du compte, de responsabilité.
Et puis le clou : apparaît petit à petit une meurtrière, bien sûr, mais aussi une conjointe, une mère, ainsi qu’une fille et une sœur, à qui on vous met au défi de ne pas vous identifier. Mieux (ou pire), de ne pas vous y attacher. Carrément, osons le dire, l’aimer. C’est dur à avaler, on vous l’accorde. Imaginez l’écrire. Est-ce que cela fait ici de nous un monstre également, docteur ? La réponse courte : non.
PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE
Marie-Ève Cotton, psychiatre et autrice

On l’aime un peu parce qu’on sait qu’elle est humaine. Probablement aussi parce qu’on a compris que si on avait eu la même histoire, peut-être qu’on aurait fait la même chose…
Marie-Ève Cotton, psychiatre et autrice
Rassurez-nous : ou peut-être que non ? « Peut-être pas non plus, opine l’autrice et psychiatre de sa voix douce, qui contraste solidement avec le propos. On ne comprend jamais 100 % d’un crime. Comme on ne comprend jamais 100 % de la psyché humaine non plus. Il est important de faire sa vie en se disant : peut-être que oui. »
Qui peut tuer ?
Peut-être que nous pourrions tuer nous aussi ? Si vous la suivez sur les réseaux sociaux ou dans différents médias, vous ne serez pas trop surpris par l’argument, aussi dérangeant soit-il, on s’entend. C’est que Marie-Ève Cotton, spécialisée en psychiatrie sociale et transculturelle, s’évertue à « penser la violence dans un registre humain », comme elle dit, et ce, depuis plusieurs années. « Toujours avec un souci de ne pas l’excuser », s’empresse-t-elle d’ajouter.
Elle s’explique :
Quand on voit des crimes majeurs, ou particulièrement morbides, on a tendance à les mettre dans deux cases : soit c’était une personne psychotique ou alors un monstre. Or, la majorité des crimes ne sont commis ni par l’un ni par l’autre ! […] On surassocie la maladie mentale à la violence. Mais la maladie mentale n’est responsable que de 1 à 5 % de la violence dans la société !
Marie-Ève Cotton
Lors de la tuerie du Vieux-Québec, en 2020, la psychiatre avait tenu exactement les mêmes propos. « Bien sûr, avec une personne schizophrène, toxicomane, avec une personnalité psychopathique, il peut y avoir plus de risques, mais ce sont là des cas exceptionnels ! Or, on surparle d’eux, et on ne parle pas de ceux qui constituent la majorité ! »
Et quels sont ces cas « majoritaires », alors ? De simples conflits qui dégénèrent, des règlements de comptes, des accès de colère, des cas ordinaires, quoi. Comme dans ce Roi-Soleil.
Dérangeant, vous dites ? « On a peur que les tueurs nous ressemblent. C’est comme si on ne voulait pas voir que les êtres humains sont violents. » Ce faisant, comprend-on, on joue à l’autruche, alors qu’on pourrait agir en amont et en prévention, en s’attaquant à une plus saine gestion des émotions, disons.
Elle le sait, son propos n’est pas « sexy ». « Personne n’a envie d’entendre ce que j’ai à dire. » Pourtant, il est essentiel. « La violence fait partie de la nature humaine, et cela vient souvent avec une souffrance. La souffrance n’est pas une maladie. La souffrance est universelle. Le défi, c’est de la gérer… »
Elle voulait faire réfléchir à la « condition humaine » avec son livre. Chose certaine : mission accomplie.
Le Roi-Soleil
vlb éditeur
196 pages
IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION
Le Roi-Soleil, de Marie-Ève Cotton






