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Le thriller d’espionnage et de politique-fiction tient à la fois du polar, du récit historique et du roman de guerre. Souvent inspiré par l’actualité contemporaine, il est principalement influencé par le contexte géopolitique et les multiples conflits armés qui embrasent la planète.
Même s’il y a quelques précédents, parmi lesquels on peut mentionner L’espion (1891) de James Fenimore Cooper, Kim (1901) de Rudyard Kipling ou L’Agent secret (1907) de Joseph Conrad, on considère généralement que l’œuvre fondatrice du genre naît sous la plume de l’auteur irlandais Erskine Childers avec L’énigme des sables (1903). Le roman met en garde contre une possible invasion de l’Angleterre par une armada secrète allemande. Cette lecture a incité Winston Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté, à renforcer les forces navales britanniques. Ironie du sort, Childers a été fusillé pour avoir été le cerveau organisateur du service d’espionnage du Sinn Féin, l’armée de libération de l’Irlande. À la suite du succès de ce livre, le thriller (appellation première de ce qui deviendra la « spy story » ou récit d’espionnage) va s’épanouir avec William Le Queux, John Buchan, Philip Oppenheimer, et autres spécialistes du roman d’action… Ce nouveau venu dans les genres paralittéraires connaît une expansion rapide et va subir une première mutation entre les deux guerres mondiales, alors que des écrivains comme Somerset Maugham (Mr. Ashenden, 1928) ou Eric Ambler (Le masque de Dimitrios, 1939) donnent une note de réalisme et de désenchantement à un genre jusqu’alors patriotique et triomphant. Leurs protagonistes ne sont plus d’invincibles héros lancés dans de folles aventures, mais des êtres tourmentés, des hommes de l’ombre torturés par le doute, qui ne sont ni brillants ni audacieux. Parmi les auteurs marquants de cette époque trouble, on retrouve Graham Greene, l’un des écrivains anglais majeurs du XXe siècle et dont une partie de l’œuvre est composée de thrillers d’espionnage, livres qu’il qualifiait de « divertissements ». Grâce à une réédition récente de ses œuvres chez Flammarion Québec (dans une nouvelle traduction de Claro), les lecteurs d’aujourd’hui ont l’occasion de redécouvrir Le troisième homme, un de ses récits les plus connus, qui dans les faits est l’adaptation romanesque (novélisation) du non moins célèbre film de Carl Reed datant de 1949 et mettant en vedette Joseph Cotten et Orson Welles, sorti sur les écrans l’année précédente. C’est pourquoi l’auteur a souvent dit que « ce roman n’a jamais été écrit pour être lu, seulement pour être vu ».
L’intrigue se passe dans la Vienne (Autriche) d’après-guerre. C’est une ville dévastée et, comme Berlin, partagée en quatre secteurs par les vainqueurs. Obligés de vivre sous l’occupation des forces alliées, les habitants survivent tant bien que mal alors que le marché noir et les trafics en tous genres sont florissants. Harry Lime fait venir son vieil ami Rollo Martins, un auteur sans le sou, en lui faisant miroiter l’occasion de gagner beaucoup d’argent. Mais une fois rendu à Vienne, ce dernier apprend que son ami est mort dans des circonstances mystérieuses. Il va tenter d’éclaircir la cause de ce décès dans cette contrée où règne une paranoïa généralisée et où grouillent espions, trafiquants et polices secrètes.
C’est un officier du renseignement, des forces d’occupation, le colonel Calloway, qui va nous raconter les péripéties de cette enquête hasardeuse au cours de laquelle Martins ira de surprises en surprises. Il apprendra notamment que son ami était impliqué dans un réseau de trafic de pénicilline frelatée ayant causé des milliers de morts! Un dénouement spectaculaire (scène d’anthologie dans le film) aura lieu dans les tunnels des égouts qui sillonnent les sous-sols nauséabonds de la capitale.
Quoi qu’en dise Graham Greene (lui-même un ancien espion), Le troisième homme est loin d’être une simple œuvre de divertissement, mais s’inscrit dans la veine plus réaliste et sombre du genre, notamment illustrée plus tard par John le Carré, Frederick Forsyth, Jean-Jacques Pelletier et Len Deighton.
Entre l’aspect ludique d’un thriller et la vérité triviale… du vrai monde du renseignement, l’auteur canadien Didier Leclair a choisi une voie intermédiaire, avec des récits qui allient un contexte géopolitique historique bien documenté et un héros à la James Bond des plus réjouissants. Il met en scène Son Altesse Antonio Jose Henrique Dos Santos Mbwafu, alias Prince Antonio, fils du roi PedroVII, du royaume du Kongo! Jeune, beau, riche et téméraire, ce trafiquant de diamants joue à l’occasion aux agents secrets.
Après ses aventures rocambolesques dans le Paris de 1941 évoquées dans Le prince africain, le traducteur et le nazi (Éditions David, 2024), séjour au cours duquel il a dû se frotter à l’occupant nazi et à son racisme envers les Noirs, on le retrouve dans Faites vos jeux, rien ne va plus, toujours en compagnie de Jean de Dieu, son traducteur et Hans, son chauffeur et garde du corps. À Lisbonne, territoire neutre, Prince Antonio accepte l’offre d’un émissaire du gouvernement portugais : aller à Berlin et négocier avec le régime nazi pour le commerce du tungstène, un métal précieux pour l’armement. Voilà l’occasion rêvée de régler de vieux comptes avec le capitaine Reinhard Bodmann, qui l’a escroqué d’une forte somme. Mais trois Noirs en mission hautement secrète dans la capitale du Reich, voilà qui est plutôt intrépide, malgré la protection (toute relative) de passeports diplomatiques. L’aventure sera mouvementée. Ce thriller d’espionnage original, écrit dans une langue savoureuse et véhiculant souvent un humour pince-sans-rire, présente des héros noirs, singuliers et courageux, plongés dans l’univers piégé et raciste de la France, du Portugal et de l’Allemagne en temps de guerre.
Dans un tout autre registre, Des hommes de guerre, de l’auteur britannique Robert Harris, est un roman de politique-fiction historique dont la plupart des faits relatés sont authentiques. À partir des lettres d’amour clandestines échangées entre Venetia Stanley (25 ans), une jeune aristocrate proche de Churchill, et le premier ministre britannique Herbert Henry Asquith (54 ans), l’auteur nous plonge au cœur de l’une des affaires les plus confidentielles et scandaleuses de la Première Guerre mondiale. Asquith ayant imprudemment confié des secrets d’État à sa belle, le sergent Paul Demeer, jeune officier du renseignement, va enquêter sur cette fuite de documents sensibles et cherche à se renseigner sur la belle Venetia. La jeune femme serait-elle une espionne au service du Reich? Une Mata Hari à l’anglaise?
Si la partie « espionnage » n’a qu’une importance relative, le livre évoque par ailleurs, à l’aide de détails historiques, l’engrenage fatal qui, jour après jour, a mené à l’une des plus infâmes boucheries de l’Histoire : la Grande Guerre (14-18), ironiquement baptisée « La Der des Ders ». Ce récit très dense, au rythme lent, propose toute une leçon de géopolitique par un romancier habitué des thrillers d’action, mais qui cette fois-ci néglige la fiction au profit d’un pan historique qui accapare presque tout l’espace narratif!





