Image

Le sens des mots

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

Le sens des mots

Je suis assis dans la salle, fasciné. La poète rayonne, des yeux comme le soleil en plein midi, elle parlait du gallois, sa langue qui aurait pu disparaître n’eût été une formidable réappropriation portée par des gens de tous horizons et de mesures publiques qui ont contribué à sa valorisation.

Cette entrée en matière pour m’attarder à un moment précis de sa présentation, ce genre d’instants qui se nichent au creux de l’esprit. La poète Mererid Hopwood évoque alors l’importance d’écouter l’autre, de cueillir sans retenue la parole des gens que nous rencontrons. Elle s’arrête, sourit, j’ai l’impression que son regard me perce, le soleil du midi me fixe : « En gallois, le mot écouter se dit gwrando. Au cœur du mot, le terme daw tiré de dawelwch, ce qui signifie être immobile, être silencieux. »

Dans le geste d’écoute, d’ouverture à l’autre, cette nécessaire immobilité, cette obligation de silence. L’image m’a frappé, j’y pense encore maintenant que je suis devant mon écran, seul mais toujours en dialogue. La lecture est aussi un temps d’arrêt, une forme d’hibernation, un silence choisi — en fait, la lecture est d’abord et avant tout un geste d’écoute.

Écouter le passé
Traverser une vie, les mouvements contraires, les élans et les retours, c’est à cette majestueuse aventure que nous convie Julien Pelletier dans Quand j’ai quitté l’île Népawa, passionnante odyssée publiée par l’éditeur français Julliard. L’île Népawa se trouve à la frontière du Québec et de l’Ontario, en plein cœur du lac Abitibi, au nord de cette région de forêts et de lacs. En provenance de Montréal, il faut rouler pendant plus de huit heures pour parcourir les 700 kilomètres qui nous mènent au pont couvert, porte d’entrée vers cette minuscule île.

C’est à cet endroit colonisé dès 1936 par son grand-père et d’autres familles que Julien Pelletier naît dans les années 1950, premier enfant de sept, la misère comme trait d’union pour les douze familles de la petite communauté, l’endurance comme principale vertu. De ce lieu fermé sur lui-même grandira un garçon qui se transformera au-delà de tout ce qui pouvait alors être imaginé.

On commence certes par plonger dans cette vie en terres éloignées, par côtoyer la réalité vécue par celles et ceux qui sont partis la tête pleine d’espoirs, incapables d’imaginer ce qui se trouvait devant, un territoire à dompter, un quotidien à reconstruire — il faut imaginer les difficultés, le travail pénible. Julien Pelletier fait revivre une époque oubliée, il fait le portrait du père bûcheron parti de longues semaines et qui noie son désespoir dans l’alcool, de la mère soumise et effacée qui se rabat sur la religion, des proches qui mènent chacun leurs batailles, les multiples violences ordinaires.

Grâce à Pelletier, on voit un monde qui se transforme à toute vitesse, l’électricité, la radio, la télévision. Après que la famille déménage à Duparquet, petite ville située à cinquante kilomètres au sud, tout s’accélère encore. L’adolescent observe la différence (les Anglais, les Polonais, les Autochtones), les jeux de puissance, la richesse dérangeante des uns, la pauvreté inacceptable des autres. Un esprit rebelle se forme, la lecture comme guide. Les transformations encore et encore, la Révolution tranquille, la séparation des parents, la mère au travail et aux études, la religion mise aux oubliettes…

Pelletier, lui, multiplie les emplois, se frotte à la petite criminalité, adopte les codes hippies. La planète s’ouvre à lui, d’abord Vancouver en autostop, puis le Maroc et la prison, l’Europe et la vie de bohème, l’Inde et la vie en ashram, la soif d’aventures nouvelles, une quête pour se libérer intellectuellement et spirituellement. Je tais cent autres crochets, autant d’enchevêtrements dans une existence loin d’être banale. Comme Kerouac, qu’il cite, un mantra : « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route. »

Les mille louvoiements le mèneront à faire des études au Québec et en France, puis à connaître une ascension sociale déconcertante, œuvrant, après son doctorat, comme haut responsable de l’Agence nationale d’amélioration des conditions de travail en France.

J’ai été happé par ce livre de recommencements, le parcours unique de cet enfant qui « ignore tout du reste du monde » et qui se met un jour à rêver à plus grand, à plus loin… Ce livre-mémoire, soixante-dix ans de détours, montre, entre autonomie et errance, comment « n’importe qui peut devenir n’importe qui d’autre ». Lire, comme un geste d’écoute.

Écouter le futur
Au fil des ans, mon chemin professionnel a parfois croisé celui de Christiane Vadnais, autrice et travailleuse culturelle de Québec. Son intelligence, sa créativité et son jugement m’ont toujours épaté. J’étais sorti ébloui de la lecture de son premier roman, Faunes, étonné — mais l’étais-je vraiment? — de cet univers particulièrement riche et surprenant. Alors que j’ai vu surgir sa nouveauté Les ressources naturelles, je me suis dépêché de m’y aventurer, et ce fut là l’un des plus beaux voyages de ma rentrée littéraire.

Ce roman dystopique, qui remet en question le monde du travail, la quête de productivité, le tout-pouvoir des technologies et les discours faussement vertueux, suit principalement Clémence, une ex-militante écologique maintenant employée de la firme montréalaise Torrents, chef de file en innovations environnementales qui multiplie les mandats pour trouver des solutions aux crises nombreuses qui secouent la planète. La firme est vite interpellée pour jouer un rôle clé lors d’une crise déroutante, alors que toute vie semble avoir disparu d’une partie du golfe du Saint-Laurent. Avec son écriture d’exception — fluidité, raffinement, minutie —, Vadnais permet de côtoyer une perte de contrôle, celle de Clémence, celle d’un monde, spirales haletantes vers l’inconnu, fuites essentielles là où l’ambition et l’espoir se meurent. Ce roman parle de résistances — petites et grandes —, d’esquives, de libertés, il interroge, comme peu de livres osent le faire, ce monde en transformation et ces pouvoirs qui le dominent.

Il faut écouter, oui, surtout les voix qui mettent en perspective, tergiversent et envisagent les possibles.

Photo : © Louise Leblanc

Palmarès des livres au Québec